mercredi 25 décembre 2013

Sigmar Polke, c'est un peintre inclassable.



Sigmar Polke, liberté, égalité, fraternité







À quelques mois de la rétrospective du MoMA de New York, le Musée de Grenoble rend un hommage splendide au peintre du pop art allemand.




Sigmar Polke, c'est un peintre inclassable. Un original à l'inspiration fantasque, à la technique expérimentale d'alchimiste, à la lumière changeante, comme ses triptyques beaux comme le soleil couchant ­(Triptych, 1994, Museum Frieder Burda, Baden-Baden). Et pourtant un peintre qui se reconnaît d'un coup d'œil. Un inventeur de formes inédites, ancrées dans le tissu parfois banal d'un torchon, organiques comme des amibes qui dévorent le cadre de ses grandes taches vives (Leonardo, 1984). Un coloriste extraordinaire qui marie le mauve et l'or pour faire renaître la Voie lactée, le jaune du blé et le vert tendre du pré pour raconter les Jeux d'enfants sous la Terreur (1988), anges poudrés qui jouent au ballon avec la tête d'un ci-gît noble décapité (icône «post-war», entrée très tôt dans les collections du Centre Pompidou). La ­liberté liberticide fut le thème fétiche de Polke, électron libre à la Picabia.


Sigmar Polke, c'est presque un oxymore en soi. Un voisin qui s'est éteint à Cologne en 2010. Et pourtant un étranger, né dans la future Allemagne de l'Est en 1941 à Oels en Silésie (aujourd'hui Olesnica en Pologne), passé à l'Ouest en 1953. Un peintre révolutionnaire, formé d'abord classiquement aux beaux-arts, puis follement débridé sous la baguette de sourcier de Joseph Beuys à Düsseldorf. Un noceur et buveur, haut en couleur comme une fête de la bière. Un dévoreur de presse aux constats accablants, et pourtant à la gaieté tonitruante. Un gaillard jovial à lunettes et un farouche qui gardait bouche close sur son art et pouvait rester tapi derrière la porte fermée de son atelier à Cologne en cas de visite inopportune. Bref, un mythe de la peinture auquel le Musée de Grenoble rend un hommage éclatant, six mois avant la rétrospective du MoMA ­(Museum of Modern Art) de New York.

«Réalisme capitaliste»

Ce qui s'annonçait comme un honorable prologue est déjà une forme d'apothéose (son tableauEntartete Kunst de 1983 transforme la file d'attente devant l'exposition nazie sur l'«art dégénéré» en 1937 en un jeu fantomatique de trame, peinte au pinceau, d'où s'envolent des croix gammées). En rassemblant près de 70 tableaux, de très grands formats souvent sortis des meilleures collections allemandes, Guy Tosatto transforme le Musée de Grenoble en étape obligatoire pour qui aime la peinture, la peinture allemande et la peinture de l'après-guerre à la recherche d'une autre ­dimension plastique (Mercedes, 1994, et sa chemise d'ouvrier cousue sur la toile pop et prolétaire). Le «Réalisme capitaliste» que Polke fonda tout jeune avec Gerhard Richter et Konrad Lueg se voulait une réponse germanique au pop art américain.
Trois raisons donc de s'arrêter dans ce beau musée blanc niché au cœur de l'Île verte, vrai bunker de peinture, que le grand Calder noir identifie, depuis sa naissance en 1994. Grenoblois d'ascendance italienne, Tosatto a rencontré, jeune conservateur, Sigmar Polke dès 1992, l'a exposé au Carré d'art de Nîmes et a su garder ouvert un dialogue réputé impossible. De cette amitié avec un ours et un forcené de l'art qui finissait souvent de peindre après le bouclage du ­catalogue, Tosatto a tiré une connaissance intime de l'œuvre et de ses grands amateurs. Il la met à profit dans un ­accrochage clair comme une révélation.
Des Mains que Polke avait placées ironiquement à l'entrée du Pavillon allemand à la Biennale de Venise 1986, question indirecte sur l'art, au vaste Lapis-Lazuli II qui colle dans la résine la poudre de pierre semi-précieuse, chère à Vermeer et aux maîtres anciens, il y a un univers nouveau, sans limite, qui garde toute sa fraîcheur.
«Sigmar Polke», jusqu'au 2 février au Musée de Grenoble.





La peinture de Poliakoff n'a pas perdu son pouvoir de séduction.








Dans les années 1950, Poliakoff est un peintre à succès. Son œuvre, non figurative, séduisante et colorée plaît aux collectionneurs et aux marchands. Elle est considérée avec la plus grande attention par ses confrères et par la critique d'art la plus pointue de son temps. Pour autant, aucun musée français ne lui avait consacré d'exposition d'envergure depuis une rétrospective en 1970, hommage à l'artiste mort l'année précédente. Poliakoff croyait que sa peinture résisterait aux théories et aux modes alors qu'au contraire, elle a été ces quarante dernières années l'une des victimes collatérales de la volte-face des goûts et des diktats culturels, pour lesquels il n'y a point de salut hors d'un modernisme à tout-va.

         Il s'enthousiasme pour la peinture des sarcophages égyptiens

Aujourd'hui, dans la mouvance de l'exposition du musée d'Art moderne, Serge Poliakoff revient au centre des préoccupations artistiques. Né à Moscou en 1900, il fuira la révolution avec sa famille en 1917. Il séjourne à Constantinople, Sofia, Belgrade, Vienne, Berlin avant de s'installer à Paris en 1923. En blouse de satin jaune pailletée, il gagne sa vie en interprétant à la balalaïka des airs teintés de mélancolie slave dans des boîtes de nuit. Ce n'est qu'au tournant des années 1930 qu'il décide de se consacrer à la peinture. Après Paris, ce sera Londres où il suit les cours de la Slade School of Fine Art et se passionne pour les primitifs italiens et la peinture des sarcophages égyptiens. Il s'invente une anecdote pittoresque, affirmant qu'au British Museum, il aurait gratté la couche picturale du sarcophage d'Aménophis III pour savoir comment les couleurs étaient posées. Allez savoir, mais ça nourrit une biographie frondeuse… Revenu en 1937 à Paris, Poliakoff fait la connaissance de Kandinsky qui, le premier, reconnaît les qualités du jeune peintre abstrait: «Pour l'avenir, je mise sur Poliakoff», déclare-t-il. La même année, il rencontre Otto Freundlich et Robert et Sonia Delaunay, qui l'associent à leurs recherches sur le contraste simultané des couleurs, sans que sa peinture en soit directement influencée: sans doute est-il épris de savants équilibres et de solides ordonnances, mais il se refuse à toute obédience théorique. Au sein de l'abstraction, qu'elle soit géométrique ou lyrique, il fait figure d'indépendant. Son cheminement montre, en fait, que parallèlement à cette esthétique de la rigueur à laquelle il s'est trouvé confronté, diverses expériences n'ont cessé de susciter en lui d'autres affinités. La culture qui l'a baigné dans son adolescence a laissé en lui d'ineffaçables références. Dans les églises moscovites, il avait vu des icônes luisant mystérieusement à la lueur des cierges, il en a gardé le souvenir. Plusieurs tableaux de l'exposition, toujours titrés Compositions, montrent des formes larges se projetant toutes en avant pour se juxtaposer sur un même plan. Ni vide ni zone secondaire, on retrouve ici l'espace de l'icône qui s'édifie en une précise organisation.
L'art abstrait allait triompher après la Seconde Guerre mondiale. Poliakoff procède dès lors selon une méthode qui semble n'avoir que très peu évolué ensuite: la toile est divisée par des lignes qui découpent des angles, des imbrications, des polygones, des trapèzes et des triangles: les contours zigzaguent d'un bord à l'autre de la toile en s'entrelaçant. Sur ce dessin, la couleur éclate en puissants accords qu'avivent d'étranges dissonances, un vert-de-gris allié à un sombre bleu feutré, un outremer nocturne joint à un blanc marbré de brun, à un orange acidulé et à un rose poudré ; ailleurs, un blanc crémeux se heurte à un vermillon cru, à un vert prairie, à un violet jaspé. Cette palette accomplit des miracles: lorsque la forme est juste, la couleur qui en fait l'habit lui va comme un gant. Sa tonalité, sa consistance, le frémissement lumineux qui en sourd semblent avoir pris pour sujet le travail même de la peinture. Cette couleur, que l'artiste a longtemps fabriquée lui-même, broyant ses pigments, diluant les poudres à sa guise, est posée en deux ou trois couches ; la dernière, appliquée au couteau, laisse apparaître des dessous qui, tel un contre-chant, doublent l'harmonie de riches vibrations. La toile est un jeu de transparences, une suite de nuances aux échos imprévus où l'on retrouve le même équilibre, le même éclat, le même silence que dans certaines toiles de Rothko. En revanche, rien ne semble plus éloigné de Poliakoff que le monochrome trop parfait. Découvrant le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, il en déduit pourtant que «l'œuvre démontre le rôle capital de la vibration de la matière. Même s'il n'y a pas de couleur, un tableau où la matière vibre reste vivant».

        Paris avait cessé d'être la capitale mondiale de l'art

D'un tableau de Poliakoff des années 1940 aux œuvres finales de 1969, il y a peu de bouleversements: le peintre a défini le champ de ses expériences et choisi ses moyens. C'est donc un pur malentendu que de l'assimiler au mouvement dominant des années 1950, qu'on l'appelle expressionnisme abstrait ou abstraction lyrique. Soutenue par la critique outre-Atlantique, la version américaine du mouvement va affirmer son antériorité sur la France et assurer la consécration de l'école de New York et de ses têtes de file, De Kooning, Pollock, Newman. Avec une rare témérité, ces artistes revendiquent une peinture libérée de toutes les conventions qui démodent radicalement et injustement l'art de Poliakoff. Paris avait dès lors cessé d'être la capitale mondiale de l'art, l'actualité esthétique s'était déportée ailleurs. Pourtant, la peinture de Poliakoff n'a pas perdu son pouvoir de séduction. «Peut-être est-ce le signe que l'art est en train de nous faire sortir de l'ère du spectacle et que nous revenons, riches d'expériences contradictoires, vers l'ère de l'intériorité», écrit Fabrice Hergott, directeur du musée d'Art moderne de la Ville de Paris. Poliakoff n'a pas soulevé le problème de la spiritualité dans des écrits comme l'ont fait ses compatriotes Kandinsky et Malevitch. Mais à travers la pure jouissance de la peinture, son œuvre elle-même peut indiquer les chemins d'une autre quête.
«Poliakoff, le rêve des formes», musée d'Art moderne de la Ville de Paris, Paris XVIe, jusqu'au 23 février 2014. Catalogue, Editions Paris/Musées.

mardi 24 décembre 2013

Texte de Fidel Castro : Mandela est mort. Pourquoi cacher la vérité sur l’apartheid?









« Aucun évènement passé ou présent dont je me souvienne ou dont j’aie entendu parler n’a jamais suscité un tel impact sur l’opinion publique mondiale que la mort de Mandela » assure le leader historique de la Révolution cubaine, Fidel Castro dans une nouvelle réflexion.
19/12/2013
Mandela a qualifié la défaite assenée par les internationalistes à l’armée raciste de Cuito Cuanavale de victoire pour l’Afrique. Le peuple cubain éprouve des sentiments de fraternité profonde avec la patrie de Nelson Mandela.
L’Empire a peut-être cru que notre peuple ne tiendrait pas parole lorsque, pendant les jours incertains du siècle passé, nous avions affirmé que Cuba continuerait à lutter si l’URSS disparaissait.
La seconde guerre mondiale a éclaté lorsque, le 1er septiembre 1939, le fascisme nazi envahit la Pologne et s’abat comme la foudre sur l’héroïque peuple d’URSS qui a donné 27 millions de vies pour préserver l’humanité de ce brutal massacre qui mit fin à la vie de plus de 50 millions de personnes.
Par ailleurs, la guerre est l’unique activité que, tout au long de l’histoire, l’homme n’a pasé été capable d’éviter; ce qui a conduit Einstein à répondre que s’il ne savait pas comment serait la 3ème guerre mondiale, la 4ème serait certainement à coup de pierres et de bâtons.
Si nous additionnons les moyens disponibles des deux plus grandes puissances, les Etats Unis et la Russie, elles disposent de plus de 20.000 ogives nucléaires. L’humanité devrait savoir que, 3 jours après l’avènement de John F. Kennedy à la présidence de son pays, le 20 janvier 1961, un bombardier B-52 américain, effectuant un vol de routine et transportant deux bombes atomiques 260 fois plus puissantes que celle utilisée à Hiroshima, est précipité au sol lors d’un accident. Des mécanismes de sécurité très sophistiqués et complexes doivent alors intervenir pour éviter l’explosion des bombes. Tout fonctionne à la perfection pour la première qui tombe au sol sans risque; trois des quatre mécanismes de sécurité de la seconde ne fonctionnent pas, le quatrième présente des dysfonctionnements majeurs et s’il n’y a pas d’explosion, c’est par pur hasard.
Aucun évènement passé ou présent dont je me souvienne ou dont j’aie entendu parler n’a jamais suscité un tel impact sur l’opinion publique mondiale que la mort de Mandela; et pas pour ses richesses, mais pour la qualité humaine, la noblesse de ses sentiments et de ses idées.
Tout au long de l’histoire, jusqu’à il y a à peine un siècle et demi et avant les machines et les robots s’occupent de nos modestes tâches à moindre coût d’énergie, il n’existait aucun des phénomènes qui touchent l’humanité et régissent inexorablement chaque personne : hommes ou femmes, enfants et vieillards, jeunes et adultes, agriculteurs et ouvriers, manuels ou intellectuels. La tendance dominante veut qu’on s’installe en ville, où la création d’emplois, le transport et les conditions élémentaires de vie demandent des investissements énormes au détriment de la production alimentaire et autres formes de vie raisonnable.
Trois puissances ont envoyé des artefacts sur la lune de notre planète. Le jour même où Nelson Mandela, enveloppé dans le drapeau de son pays, est inhumé dans la cour de l’humble demeure où il est né il y a 95 ans, un module sophistiqué de la République Populaire de Chine descendait sur un espace illuminé de notre lune. La coïncidence de ces faits est absolument due au hasard.
Des millions de scientifiques recherchent de la matière et des radiations sur la terre et dans l’espace; c’est grâce à eux que nous savons que Titan, une des lunes de Saturne, a accumulé 40 fois plus de pétrole que notre planète au moment des premières concessions il y a 125 ans. Au rythme de la consommation, ces réserves dureront encore à peine 100 ans.
Les sentiments de fraternité profonde entre le peuple cubain et la patrie de Nelson Mandela sont nés d’un acte qui n’a même pas été évoqué et que nous avons tu durant beaucoup d’années : Mandela, parce qu’il était un apôtre de la paix et ne souhaitait blesser personne. Cuba, parce qu’elle n’a jamais agi à la recherche de gloire ou de prestige.
Nous avons été solidaires des colonies portugaises en Afrique dès les premières heures qui ont suivi le triomphe de la révolution à Cuba. Les mouvements de libération sur ce continent mettaient en échec le colonialisme et l’impérialisme après la seconde guerre mondiale et la libération de la République populaire de Chine – le pays le plus peuplé au monde – après le triomphe de la Révolution Socialiste Soviétique.
Les révolutions sociales faisaient trembler les fondations du vieil ordre. La population mondiale s’élevait à 3 milliards d’habitants en 1960. Les grandes entreprises transnationales, pratiquement toutes aux mains des Etats Unis, qui appuyaient sa monnaie sur le monopole de l’or et de son industrie intacte par l’éloignement des champs de bataille, s’accaparent de l’économie mondiale. Richard Nixon déroge unilatéralement à la garantie or du dollar et les entreprises de son pays s’accaparent des principales ressources et matières premières de notre planète, acquises avec des papiers.
Jusqu’ici il n’y a rien que nous ignorions.
Mais pourquoi occulter que le régime d’Apartheid, qui a tant fait souffrir le peuple africain et a indigné la grande majorité des nations de la terre, est le fruit de l’Europe coloniale et a été converti en puissance nucléaire par les Etats Unis et Israél ? Cuba, qui appuyait les colonies portugaises d’Afrique luttant pour leur indépendance l’a condamné ouvertement.
Notre peuple, qui avait été cédé par l’Espagne aux Etats Unis après une lutte héroïque de plus de 30 ans, ne s’est jamais résigné au régime esclavagiste qui lui a été imposé pendant près de 500 ans.
Les troupes racistes aidées de tanks légers armés de canons de 90 millimètres sont parties de la Namibie, alors occupée par l’Afrique du Sud, en 1975 et pénétrèrent plus de 1000 km jusqu’aux environs de Luanda où un Bataillon de Troupes spéciales cubaines, envoyées par air, et une flotte cubaine de chars soviétiques qui se trouvait là sans personnel, ont pu les contenir. C’était en novembre 1975, 13 ans avant la Bataille de Cuito Cuanavale.
J’ai déjà dit que nous ne recherchions aucun prestige ou bénéfice. En réalité, Mandela était un homme intègre, un profond révolutionnaire radicalement socialiste qui a supporté avec stoïcisme 27 années d’emprisonnement. Je n’ai jamais cessé d’admirer son honnêteté, sa modestie et son énorme mérite.
Cuba a toujours accompli son devoir internationaliste rigoureusement. Elle défendait des points stratégiques et entraînait au maniement des armes chaque année des milliers de combattants angolais. L’URSS les fournissait en armes. Par contre, à l’époque, nous ne partagions pas l’idée que le fournisseur principal d’équipement militaire était l’assesseur principal. Des milliers de jeunes angolais en bonne santé intégraient constamment les unités de son armée en formation. L’assesseur principal, par contre, n’était pas un Zhúkov, Rokossovski, Malinovsky ou beaucoup d’autres qui ont fait la gloire de la stratégie militaire soviétique. Son idée obsessionnelle était d’envoyer des brigades angolaises avec les meilleures armes sur le territoire où résidait le gouvernement tribal de Savimbi, un mercenaire au service des Etats Unis et de l’Afrique du Sud. C’était comme d’envoyer les forces qui combattaient à Stalingrad vers la frontière de l’Espagne falangiste qui avait envoyé plus de 100.000 soldats lutter contre l’URSS. Il se produisit quelque chose de semblable cette année-là.
L’ennemi avançait derrière les forces de plusieurs brigades angolaises, frappées à proximité de l’objectif où elles étaient envoyées, approximativement à 1500 km de Luanda. Elles étaient poursuivies par les forces sud-africaines vers Cuito Cuanavale, ancienne base militaire de l’OTAN, à une centaine de kilomètres de la première brigade de tanks cubains.
En cet instant critique, le président angolais sollicita le soutien des troupes cubaines. Le chef de nos forces au Sud, le Général Leopoldo Cintra Frías, nous a communiqué cette requête, quelque chose d’habituel. Nous avons répondu que nous assurerions cette mission si toutes les forces et équipes angolaises de ce front se subordonnaient au commandement cubain au sud de l’Angola. Tout le monde comprenait que notre demande était nécessaire pour convertir l’ancienne base en champ idéal pour frapper les forces racistes d’Afrique du Sud.
La réponse positive tomba en moins de 24H
L’envoi immédiat d’une brigada de chars vers ce point fut décidé. Plusieurs étaient déjà sur la même ligne vers l’ouest. Les principaux obstacles étaient la boue et la terre humide à la saison des pluies qu’il fallait vérifier mètre à mètre contre les mines anti personnel. Le personnel nécessaire au maniement des tanks et des canons fut dépêché à Cuito.
La base était séparée du territoire situé à l’est par le fleuve Cuito, dangereux et rapide, sur lequel était posé un solide pont. L’armée raciste l’attaquait désespérément; un avion téléguidé rempli d’explosifs fut touché et rendu inutilisable sur le pont. Nous avons croisé les tanks angolais en retraite plus au nord. Ceux qui n’étaient pas en état étaient enterrés avec les armes pointées vers l’est, une épaisse ceinture de mines anti personnel et anti chars transforma la ligne en un piège mortel de l’autre côté du fleuve. Lorsque les forces racistes recommencèrent à avancer et se confrontèrent à cette muraille, toutes les pièces d’artilleries et les chars des brigades révolutionnaires tiraient depuis leur emplacement sur la zone de Cuito.
Les avions de chasse Mig – 23 qui volaient à près de 1.000 km/h et à une centaine de mètres d’altitude jouèrent un rôle particulier. Ils étaient capables de distinguer si les artilleurs étaient noirs ou blancs et tiraient constamment sur eux.
Lorsque l’ennemi usé et immobilisé commença sa retraite, les forces révolutionnaires se préparèrent pour le combat final.
De nombreuses brigades angolaises et cubaines se déplaçaient rapidement vers l’ouest où étaient situées les seules voies par lesquelles les sud-africains initiaient leurs actions contre l’Angola. L’aéroport était par contre situé à environ 300 kilomètres de la frontière avec la Namibie et était contrôlé par l’armée de l’apartheid.
Tandis que les troupes se réorganisaient et s’équipaient, il fut décidé de construire d’urgence une piste d’atterrissage pour les Mig-23. Nos pilotes utilisaient les appareils fournis par l’URSS à l’Angola, dont les pilotes ne disposaient pas du temps nécessaire pour une instruction adéquate. On décomptait plusieurs équipes tombées, parfois, sous le feu de nos artilleurs ou opérateurs anti aériens. Les sud-africains occupaient encore une partie de la route principale conduisant du plateau angolais vers la Namibie. Pendant ce temps, sur les ponts du fleuve Cunene, entre le sud d’Angola et le nord de la Namibie, ils jouaient à tirer avec des canons de 140 millimètres dont les projectiles avaient une portée de 40 km. Le principal problème résidait dans le fait que les racistes sud-africains possédaient, d’après nos calculs, entre 10 et 12 armes nucléaires. Ils avaient procédé à des essais y compris dans les eaux et les zones congelées du sud. Le président Ronald Reagan l’avait autorisé et, parmi l’équipement provenant d’Israël figurait le dispositif nécessaire à l’explosion d’une charge nucléaire. Notre réponse consista en l’organisation de groupes de combat de moins de 1.000 hommes équipés de véhicules de combat anti-aériens qui devaient marcher la nuit dans une large extension de terrain.
D’après nos sources, les armes nucléaires sud-africaines ne pouvaient pas être chargées par des avions Mirage, elles nécessitaient des bombardiers lourds de type Can-berra. De toutes façons, notre défense aérienne disposait de nombreuses et diverses fusées qui pouvaient toucher et détruire des objectifs aériens à des dizaines de kilomètres de nos troupes. Par ailleurs, un barrage de 80 millions de mètres cubes d’eau situé en territoire angolais avait été occupé et miné par des combattants cubains et angolais. L’explosion de ce barrage aurait été équivalente à plusieurs armes nucléaires.
Cependant, une centrale hydroélectrique utilisant les courants rapides du fleuve Cu-nene, avant la frontière avec la Namibie, était utilisée par un détachement de l’armée sud-africaine.
Lorsque les racistes commencèrent à tirer avec les canons de 140 millimètres sur le nouveau théâtre d’opérations, les Mig-23 se mirent à frapper avec forcé ce détachement de soldats blancs et les survivants abandonnèrent le lieu où nous trouvâmes des affiches critiques envers leur commandement. Telle était la situation lorsque les forces cubaines et angolaises avançaient vers les lignes ennemies.
J’ai su que Katiuska Blanco, auteur de plusieurs récits historiques, était présente avec d’autres journalistes ou reporters graphiques. La situation était très tendue mais personne ne perdit son calme.
C’est alors qu’arriva la nouvelle selon laquelle l’ennemi était prêt à négocier. Nous avions réussi à mettre fin à l’aventure impérialiste et raciste sur un continent qui, dans 30 ans, aura une population supérieure à celle de la Chine et de l’Inde réunies.
Le rôle de la délégation cubaine lors du décès de notre frère et ami sera inoubliable.
Je félicite le camarade Raúl pour sa brillante performance et, tout spécialement, pour la fermeté et la dignité dont il a fait preuve lorsque, d’un geste aimable mais ferme, il a salué le Chef du Gouvernement des Etats Unis et lui a dit en anglais : « Monsieur le Président, je suis Castro ».
Lorsque ma santé a mis un frein à mes capacités physiques, je n’ai pas hésité un seul instant à exprimer mon critère sur celui qui, selon mon jugement, pouvait assumer cette responsabilité. Une vie est une minute dans l’histoire des peuples et je pense que celui qui assume aujourd’hui cette responsabilité requiert l’expérience et l’autorité nécessaires pour choisir devant un nombre croissant, presque infini, de variantes.
L’impérialisme gardera toujours plusieurs cartes pour plier notre île même si il doit la dépeupler, la priver d’hommes et de femmes jeunes, en leur offrant des miettes des biens et ressources naturelles qu’il pille dans le monde.
Que les porte paroles de l’empire nous disent maintenant comment et pourquoi est né l’apartheid.
Fidel Castro Ruz
18 décembre 2013
8 y 35 p.m.







C´est le festival qui a peut-être le meilleur public du monde. Autor: Ivan Giroud







Paroles d’Ivan Giroud, directeur du Festival International du Nouveau Cinéma Latino-américain de La Havane, lors de l’ouverture de la 35e édition du concours.
Théâtre Karl Marx, 5 décembre 2013

Bon soir,
« Le Festival est une réalité, il semblait être un rêve mais est-ce une réalité ? », a dit Alfredo Guevara durant la soirée du 3 décembre 1979 lors du discours d´ouverture du premier Festival International du Nouveau Cinéma Latino-américain de La Havane. Aujourd´hui, que nous pouvons affirmer, malgré les imprévus de tous genres, que le Festival a survécu, maintenant son cours, creusant ses rives et qu’il a ajouté à son histoire plusieurs générations de cinéastes, les générations qui forment aujourd´hui l´avant-garde de notre cinéma.

Nous étions le seul festival de cinéma dans la région il y a trois décennies. La Havane était l’endroit où les cinéastes d´Amérique Latine se rencontraient pour voir et discuter de leurs œuvres, pour concevoir des stratégies et des alliances. Aujourd´hui, un dense réseau de festivals de cinéma et des marchés régionaux nous accompagnent pour faire en sorte que notre cinéma existe, soit connu et circule. Sans aucun doute, nous sommes les principaux responsables de ce présent et nous continuons à être le point de référence pour tout le monde.

Nous devons alors reconnaître que nous avons la responsabilité d´organiser les festivals et les marchés de la région, ce qui est notre force, et nos sens sont maintenant immergés au sein de ce réseau. Que les festivals, plus que des plates-formes pour présenter des nouvelles œuvres, soient aujourd´hui les scènes stratégiques où se décide le futur de notre cinéma. Le Secteur de l´Industrie du Festival a été créé il y a cinq ans : là, nous avons créé un prix de postproduction financé par l´Alba Culturel, un prix qui a rendu possible la réalisation de 16 films de 8 pays de la région. Ce ne sont pas des simples chiffres, ce sont des réalités.

C´est peut-être le festival ayant le meilleur public du monde, des centaines de cinéastes le valorisent pour cette raison, et cela nous oblige à présenter un programme chaque fois plus rigoureux et mieux structuré. Nous avons donc introduit certains changements dans la programmation, qui ne seront pas définitifs, et qui seront en fonction des titres que nous devons programmer et des tendances émergentes que nous découvrons.

Nous entrons dans le deuxième siècle du cinéma et avec lui arrive la révolution numérique qui a transformé radicalement le cinéma et ses façons d’en jouir. L´ère analogique est terminée et, avec elle, ses modèles d´exposition et de distribution qui se sont installés et s’affirment. Tout se transforme. Par conséquent le séminaire cardinal du Festival a l´intention d´essayer de définir quels sont les principaux défis auxquels nous sommes confrontés aujourd´hui : « Nouveau ? Cinéma ? Latino-américain ? » Ces trois mots conformant notre identité comme des questions seront son titre et elles engendreront les principales discussions théoriques qui auront lieu.

Nous continuerons vers l´avant, calibrant les dangers et reconnaissant que le Festival peut perdre son sens si nous n´arrivons pas à combler le vide entre ce qui est établi et ce qu’il faut rénover. C´est le plus grand défi que nous avons devant nous, il n´y a aucun moyen d´y échapper et nous l’affronterons.

Pour notre 35e anniversaire, nous ne pouvons pas oublier les fondateurs du Festival, Alfredo, Pastor, ainsi que Julio, Gabo et Fidel, à tous en tant que symboles et avec tous ceux qui ont contribué avec leur passion et leur intelligence pour que le cinéma latino-américain soit vu et respecté dans tout le monde aujourd’hui. Ils sont nombreux, beaucoup plus que ceux que l’on mentionne toujours, certains plus visibles, d´autres presque anonyme, à tous nous les remercions de ce qui a été obtenu jusqu’à ce jour.

Maintenant je vous dis au revoir et je vous laisse avec un documentaire émouvant réalisé pour cette occasion spéciale.

Merci beaucoup et profitez du Festival.














Y a-t-il un jazz cubain ? Autor: Lino Betancourt Molina










La ville de La Havane est le siège du Festival Jazz Plaza depuis 29 ans, là se donnent rendez-vous des jazzistes cubains et d’autres pays. Le festival est appelé ainsi car le premier de ces événements a eu lieu dans la Maison de la Culture de la municipalité havanaise Plaza de la Révolución. La maison de la rue Calzada et 8, dans le quartier El Vedado, était occupée anciennement par la Société Lyceum Tennis Club, ensuite, en 1968, elle a accueilli le Centre d´Information et des Études de la Culture, où les mardis, dans la soirée, le spécialiste Horacio Hernández, une autorité du jazz, offrait des conférences avec des enregistrements d´artistes du monde de ce genre. Ces réunions des passionnés de cette musique  ont entraîné que le premier festival de jazz ait lieu dans cet endroit en 1979, présidé par le talentueux Bobby Carcassés, qui cette année est encore une fois à la tête de l´organisation de l´événement.

Bien, mais peut-on parler d’un jazz légitimement cubain ? Le jazz latin ou Latin jazz, comme on l´appelle, n’est pas un genre totalement cubain mais la fusion du jazz nord-américain avec la musique cubaine. On l´a d´abord appelé Afro cuban jazz, ensuite Cubop et dernièrement Latin jazz.

L´émergence de cette musique a la même origine. Le jazz et la musique cubaine ont des racines africaines, d´une telle sorte qu’ils ne sont pas séparés.

Ensuite on devrait également prendre en compte la proximité géographique entre Cuba et les États-Unis et de la communication qui a toujours existé entre les deux cultures, surtout dans la musique. Les expressions musicales des deux pays ont eu des échanges durant des années.

Depuis des temps lointains, à la fin du XIXe siècle, il y avait des musiciens cubains qui se sont installés dans les villes nord-américaines comme Nouvelle-Orléans, considérée comme le berceau du Jazz et, en même temps, les musiciens américains était au courant de notre musique et ils ont même incorporé dans certaines de leurs œuvres des cellules rythmiques du son, de la rumba et d’autres accents cubains. Les nombreux enregistrements, aussi bien cubains que nord-américains, ont également contribué au rapprochement musical entre les deux cultures.

Nous pouvons mentionner deux aspects influents de la musique nord-américaine à Cuba : la formation des orchestres du type Jazz Band et le mouvement appelé Feeling qui possède une notable influence du jazz nord-américain.

D’autre part, d’éminents musiciens étasuniens tels que Dizzy Gillespie et Charlie Parker se sont intéressés à notre musique, de même que Stahe Kenton, qui a enregistré certains morceaux avec des éléments de la musique latine et cubaine en 1941.

Aux États-Unis, plusieurs musiciens cubains ont aussi réuni le son avec le jazz, parmi ceux-ci se trouve l’éminent trompettiste et saxophoniste Mario Bauzá qui, en 1940, a fondé à New York, avec son beau-frère Frank Grillo (« Machito »), l’orchestre de type Jazz Band « Machito y su afro cubans », se dédiant à interprété la musique cubaine avec une forte influence du jazz dans les orchestrations réalisées par Mario Bauzá.

En 1943, Mario Bauzá compose l’œuvre Tanga, considérée par certains musicologues comme la pièce qui a commencé la fusion du jazz avec la musique cubaine. D´autres critiques estiment que le point de départ de cette fusion fut l´union musicale de Chano Pozo avec Dizzy Gillespie, en 1947.

Comment a eu lieu la rencontre entre Chano Pozo et Dizzy Gillespie ? Ce fut en 1947 quand le célèbre batteur cubain est venu à New York où Mario Bauzá l’a présenté à Dizzy Gillespie qui, à cette époque, cherchait untumbadora pour l’incorporer dans son orchestre. Cette même année ils se sont présentés dans le Carnegie Hall de New York et ils ont enregistré plusieurs albums, parmi eux la pièce connue de Chano Pozo intitulée Manteca. C´est alors que Gizzy Gillespie a appelé Cubop la fusion connue avant comme Afro cuban jazz, qui deviendra plus tard le Latin Jazz.

Cette même année, dans une autre salle de New York, le Town Hall, l´orchestre de Stan Kenton et celui de « Machito » ont offert un récital lors duquel ils ont joué une musique cubaine fusionnée avec jazz. Peu de temps après, Stan Kenton a enregistré The peanut vendor (El manisero) avec les percussionnistes de l’orchestre de « Machito ».

Il y a un double album, l’Afro Cuban Jazz, avec des titres des années 1948 et 1954, considéré comme un classique de cette fusion. Les arrangements sont de Chico O’ Farrill, Mario Bauzá et René Hernández.
Un grand nombre de musiciens cubains se sont soulignés dans ce courant musical appelé Latin Jazz. Parmi ceux-ci nous pouvons mentionner Mongo Santamaría, Tata Güines, Carlos « Patato » Valdés, les Romeu, les Valdés et Carcassés.

Nous ne devons pas oublier de mentionner le batteur Horacio Hernández « El Negro », qui a remporté le très convoité Prix Grammy en 1997 et qui est considéré comme l´un des meilleurs batteurs au monde.
Parmi ces grands du jazz il faut évidemment mentionné le pianiste Chucho Valdes, un participant des grands festivals internationaux du monde du jazz, qui a remporté son premier Grammy avec l’œuvre Misa negra en 1978.

Injustement, on oublie le grand pianiste et compositeur Emiliano Salvador, né le 19 août 1951 à Puerto Padre et disparu prématurément à La Havane le 22 octobre 1992. Selon l´éminent critique de jazz Leonardo Acosta : « Le mérite d’Emiliano, musicalement parlant, commence par le fait qu´il a réussi à obtenir un style propre, organique et cohérent à partir des racines afro-cubaines, du jazz, de la musique brésilienne et du piano classique et romantique ».

Des pièces composées par Emiliano, comme Angelica, PolyUna mañana de domingo ou Mi contradanza,interprétées par des Cubains, ont enrichi notre répertoire de jazz. Il faut rendre honneur à ceux qui le mérite.

Sources consultées :
- Ledon Sanchez, Armando : La música popular en Cuba. Maison d’édition El Gato Tuerto, Oakland, Californie, 2003.
- Giro, Radamés : Diccionario Enciclopédico de a Música en Cuba. Maison d’édition Letras Cubanas, tome 4, 2009.
- De la Hoz, Pedro : Journal Granma, 12 décembre 2013. Page 6.












Alicia Alonso : la gloire et l’école







Autor: Armando Hart Dávalos* 

Message au Forum pour saluer son 90e anniversaire en 2010.

Notre Alicia Alonso célèbre son quatre-vingt-dixième anniversaire de vie féconde et patriotique.
Dans son cas, cet anniversaire est accompagné d´une œuvre artistique exceptionnelle, avec les applaudissements et l´admiration de son peuple et du monde.

Il s´agissait d´années de création dans l’art signifiant une réalisation historique de la culture cubaine et universelle.
Nicolás Guillén a dit avec raison : « Être proche d’Alicia c’est être proche de la danse, c’est être la danse ». Juan Marinello a affirmé : « La raison intime de son exploit que nous reste toujours entre les mains est comme la poudre d´un papillon insaisissable qui défende à tout prix la hauteur de son vol ».

Alejo Carpentier synthétise : « Pour sa compréhension de tout en ce qui concerne la danse, Alicia Alonso est l´une des plus grandes danseuses de tous les temps ».

La vie et l’œuvre d´Alicia sont une victoire incroyable de l´art qu’il n’est pas simple de souligner et de reconnaître.

Rappeler ce qu’ont dit ces trois géants de la culture est notre meilleur et le plus sincère hommage, ainsi que les mots qui nous avons prononcé à l´occasion de son 50e anniversaire de vie artistique, au nom du Ministère de la Culture.

Encore une fois, félicitations Alicia.

* Article publié en l´honneur du 90e anniversaire de notre Prima Ballerina Assoluta Alicia Alonso.













Pour refonder la nation Autor: Graziela Pogolotti








Le comportement singulier d´un enseignant laisse des traces indélébiles dans l´esprit de ses élèves. Elías Entralgo était l´un de ces cas exceptionnels. Fils d´un officier mambí, il aspirait, après la lutte de quatre-vingt quinze, à contribuer à l’élimination des maux de la République, hérités de la colonie et enracinés durant la néo-colonie. Il avait un petit espace pour y parvenir : sa salle d´Histoire de Cuba dans la Faculté de Philosophie et des Lettres de l´Université de La Havane.

Il a fallu beaucoup de temps pour déchiffrer les intentions de son projet pédagogique. Comme doyen de la faculté, il a développé et appliqué un règlement annonçant sous de nombreux aspects ce qu’il faudrait promulguer pour l´ensemble de l´enseignement supérieur à partir de la réforme universitaire. L’assistance était obligatoire, les évaluations périodiques des évaluations et l´examen final répondaient à un programme appelé « Généralités » pour fixer la connaissance essentielle de chaque discipline.

Quand nous étions étudiants, nous renions une méthode pédagogique basée sur des activités multiples qui nous maintenaient au trot, sans un temps pour respirer. À sept heurs exactement, selon sa montre suisse, il fermait la porte à clé. Le premier jour de classe il nous a donné un vaste questionnaire sur des thèmes de l´histoire et de la littérature de Cuba. Après avoir évalué les réponses, il nous a divisé en deux groupes. La majorité devait assister à ses cours sur le Parti Autonomiste. Avec le plus petit, il a formé quelque chose ressemblant à un laboratoire pédagogique expérimental. Nous avons dû étudier indépendamment le programme, y compris la lecture des modèles de l´oratoire du 19e siècle écrits par Eliseo Giberga et Octavio Montoro. Une fois par mois, sans faillir à sept heures du matin, nous devions élaborer un rapport de la lecture de certains classiques de la culture cubaine. Je remercie cette imposition, parmi d’autres choses, pour ma rencontre avec le Contrapunteo del tabaco y el azúcar de Fernando Ortiz. Chaque semaine, le professeur vérifiait l´accomplissement des tâches les plus dissemblables : la rédaction d´une autobiographie, la sélection commentée de la plus importante nouvelle des derniers sept jours et la confection de fiches bibliographiques de la revue Bohemia. Une matinée était dédiée à proposer des titres pour des paragraphes sur des questions historiques qu’Elías Entralgo lisait à haute voix. À la fin de l’après-midi, dans l’Amphithéâtre, nous devions écouter un cycle de conférences sur le Parti Autonomiste. En outre, nous devons choisir entre deux pratiques sportives : les échecs ou le base-ball.

Il m’a fallu beaucoup de temps pour démêler la pensée pédagogique d’Elías Entralgo. J´ai trouvé une piste initiale dans son prologue du livre El juego en Cuba, d’Ena Mouriño. Homme progressiste, ami de Juan Marinello, Entralgo a reconnu en José Antonio Saco un précurseur de la sociologie ou, pour plus de précision, un analyste des problèmes significatifs de la psychologie sociale pour comprendre certaines caractéristiques de la mentalité cubaine. Chez Saco, il lisait la préoccupation pour l’oisiveté et le jeu à Cuba. Dans le panorama de la république néo-coloniale, les attentes de la révolution de 1930 étant frustrées, les possibilités immédiates visaient vers une voie réformiste. Là, l’éducation avait un rôle fondamental. Dans l´adversité, nous avons dû continuer à construire ce qui est cubain.

Mes questions sur les intentions de notre professeur d´histoire avaient été données avec la pièce essentielle du puzzle. Cette mosaïque d´activités éparses avait un sens. La pratique du sport contrecarrait la tendance envers les jeux de hasard. Écrire une autobiographie était un exercice d´introspection pour savoir qui je suis. Le jugement des informations de la presse des rapports en vue de hiérarchiser les événements permettait de délimiter où je suis. Trouver un titre approprié pour un paragraphe entraînait pour l´analyse et la synthèse. En fonction de doter le futur chercheur des outils minimaux, il complémentait l´apprentissage technique des fiches bibliographiques. L’apologie de sept heures du matin s’ajuste dans cet ensemble de pratiques avec des vues sur la transformation de l´être cubain en un individu discipliné, travailleur, actif et pensant.

Elías Entralgo soignait, avec la minutie de l´artisan et la persévérance du paysan, un foyer de jeunes qui, très bientôt, serait au service de la Révolution triomphante. En tant qu´historien méticuleux de notre 19e siècle et comme intellectuel conscient au long de la république néo-coloniale, Elías Entralgo donne continuité à la meilleure tradition cubaine, celle de Martí, précédée par la triade Varela, Luz, Varona et multipliée dans une poignée d´enseignants, il a privilégié son rôle de formateur des hommes et des femmes nécessaires pour la nation qui devrait être conquise par les armes. Ils rêvaient d´un pays évolué grâce au travail de tous, ouvert aux plus larges horizons du savoir pour fonder avec leur propre tête, échappant à la mimésis et aux caprices des villageois prétentieux, l´espace matériel et spirituel fait en harmonie avec les exigences de notre Amérique pour atteindre le plein développement de l’homme.

Il est bien connu que les Etats-Unis, avec leur intervention dans la guerre de Cuba, ont vu dans l´île un lieu propice pour étrenner l’alors nouvelle expérience néo-coloniale. Épuisé par la guerre, sa démographie réduite, manquant d´un système d´éducation et des conditions élémentaires de salubrité, le pays pourrait se convertir en apparente vitrine de la modernisation. Avec les canonnières toujours à l´horizon, ils ont imposé la dépendance économique et politique. Ils se sont arrogés, avec l´amendement Platt, le droit d´intervenir dans les affaires intérieures. Ils ont forgé un modèle constitutionnel. Ils ont assaini les villes pour attirer efficacement les investisseurs. Ils ont établi les tarifs qui les favorisaient et qui déplaçaient les concurrents européens. Le dessin stratégique de long terme se dirigeait à l´éducation. L´école était la cellule de base dans un projet de transplantation de modèle. Derrière l´apparence d´un paternalisme magnanime, ils ont ouvert une école d´été à Harvard pour former des maîtres émergents sélectionnés dans toute la république. Certains participants, comme le poète Regino Boti, ont laissé une trace écrite de leurs observations critiques. D´autres ont cédé devant l’éblouissement.

La pensée pédagogique cubaine du XIXe siècle s’est forgée en vue de promouvoir la création d´une conscience nationale à contre-poil de la domination espagnole. Pour les circonstances de l´époque, son influence s’est exercée directement sur les couches sociales privilégiées, mais dans ses salles de classe ont surgi des personnalités dumambisado. Dans le contexte d´un capitalisme dépendant, la république néo-coloniale exigeait l´expansion de l´éducation populaire.

Le problème se posait maintenant sous d´autres prémisses. Le débat se centrait sur les écoles publiques. C´était la base large du conflit entre la soumission et la résistance. De façon souterraine, avec les moyens disponibles - publications éphémères, cours de formations, regroupement organisé des enseignants – la polémique a continuée durant un demi-siècle, inscrite dans un projet du pays, inséparable, comme au XIXe siècle, de la cause ouverte pour une culture renouvelée. En substance, la polémique était animée par ceux qui prêchait un utilitarisme orienté à fournir la main d´oeuvre et ceux qui considèrent la formation intégrale des citoyens entraînés dans l´exercice de penser, responsables et attachés aux meilleures valeurs de la nation.

Elías Entralgo n’a jamais formulé des considérations théoriques. En termes de pédagogie, il s’inscrivait à la tendance formative caractéristique de la plus féconde tradition de la culture nationale. Il a exprimé ses idées dans divers opuscules. Il les a traduit en une pratique concrète de son enseignement, dans son attitude envers la vie et dans une conduite exemplaire. Se donnant entièrement à l’œuvre de forger des générations pour un pays maltraité par la dépendance coloniale, il a partagé avec son exemple vivant chacune des tâches des étudiants. Toujours ponctuel, il jouait au base-ball et aux échecs. Il n’a milité dans aucun parti mais il s´est engagé avec la gauche pour assumer de hautes responsabilités dans le mouvement pour la paix. Après la réforme universitaire, il a été le doyen de la Faculté des Sciences Humaines. Seulement la maladie a pu le contraindre. D’une austérité proverbiale, il portait toujours un costume gris, une chemise blanche et une cravate noire qui, selon l´une des nombreuses légendes qui circulaient, pour garder le deuil en mémoire de Francisco de Arango y Parreño.

Un jour, Elías Entralgo nous a demandé le sens du mot déontologie. Nous sommes restés silencieux et stupéfaits. Ensuite, nous avons compris que la théorie du devoir présidait son efficace projet pédagogique. Pour parvenir à ses fins, il éludait la formulation des codes abstraits. Il optait pour modeler les conduites. Il le faisait tranquillement avec son exemple personnel. Ainsi, lors de l´invasion de Girón, avec son costume gris, chemise blanche, sa cravate noire et sa serviette pour ses documents, il était à la tête de la marche des étudiants qui, vêtus avec l´uniforme de milicien, recevraient dans le stade les indication pour occuper une place dans la défense du pays. Il était avec eux dans la classe et dans le risque partagé, dans la vie et dans la mort probable.