samedi 23 mars 2013

Le jardin de Monet




Toute une vie dans le jardin de Monet 






S'il a transmis son savoir aux dix jardiniers qui travaillent avec lui, certains depuis quinze ans, personne ne possède, comme Gilbert Vahé, les secrets du jardin de Monet. (Gilbert Vahé)
S'il a transmis son savoir aux dix jardiniers qui travaillent avec lui, certains depuis quinze ans, personne ne possède, comme Gilbert Vahé, les secrets du jardin de Monet. (Gilbert Vahé)


 Par, Ariane Bavelier



Pendant 35 ans, Gilbert Vahé s'est attaché à rendre à Giverny la beauté que lui avait donné le maître de l'impressionnisme. Il prend sa retraite le 1er juin. 

(Fondation Claude Monet)
(Fondation Claude Monet)

Quel est le comble du jardinier? Se mettre tout nu devant ses tomates pour les faire rougir, bien sûr ! S'il le fallait Gilbert Vahé n'hésiterait pas. Cet homme qui vient de passer 35 ans de sa vie à récréer le jardin de Monet à Giverny explique à lui seul l'excès de dévouement et de passion qu'exige ce métier. Comme Monet, Vahé est au jardin tous les matins dès six heures. L'aube est l'heure la plus belle, jure-t-il, «quand le bleu de la nuit vire doucement au rose, irisant les plantes qui gouttent encore du voisinage de la Seine et de l'Epte ». Il fait son tour, arrache une fleur fanée, surveille la course du temps sur les fleurs éphémères, photographie semaine après semaine l'évolution des 56 massifs.
Giverny est toute sa vie, cela s'est fait sans qu'il y songe. Il a passé plus d'années entre les murs du jardin d'eau et du clos Normand, devant la maison rose du peintre, et qu'il n'a vécu ailleurs. Dix fois sa femme a pensé au divorce: lorsqu'elle réservait des billets d'avion pour l'arracher au jardin et qu'au dernier moment, il choisissait de rester. «Comment faire ce métier sans se donner à fond? C'est une question d'honneur !», lâche-t-il.
Elle déteste Claude Monet qui hante son mari. Quand Vahé est arrivé à Giverny en 1977, le maître de l'impressionnisme était mort depuis 50 ans. Ce jardin, Georges Truffaut, après une visite au bras du peintre, le décrivait dans la revueJardinage en novembre 1924 comme «la plus belle œuvre de Claude Monet, celle qu'il savoure avec volupté depuis quarante ans et qui lui a donné ses joies les plus grandes». À l'arrivée de Vahé, il ne restait plus rien. Une forêt vierge dans le clos Normand. Le pont effondré, la glycine en vrac par terre, les berges détruites dans le jardin d'eau dévasté par les ragondins.
Georges Van der Kemp, alors conservateur en chef au château de Versailles , s'apprêtait à quitter le Roi-Soleil pour ressusciter Giverny. «Quand il m'a proposé un poste à Giverny, j'ai pensé que je resterais un an, raconte Vahé en riant. Qu'est-ce que je pouvais avoir à faire avec ce mondain royaliste, moi qui avais lancé des pavés en 68?» Il se souvient de leur premier entretien à Versailles. «Ensuite, j'ai adoré travailler avec lui. Ensemble, nous avons créé deux jardins au Japon dédiés à Monet.»

             Un œillet rouge chaque matin à la boutonnière 

(Gilbert Vahé)
(Gilbert Vahé)
Van der Kemp a deux passions: la peinture et les fleurs. Il leur donne libre cours à Giverny pour essayer de comprendre le jardin de Monet. Vahé apprend à lire ses élans et jugule ceux qu'il juge déplacés. «Il y avait une génération d'écart entre van der Kemp et Monet. Van der Kemp voulait mettre des fleurs doubles, précieuses, qui allaient avec son côté dandy mais n'avaient rien à faire à Giverny. Il m'a aussi mené une guerre de trois ans pour avoir un œillet rouge chaque matin à sa boutonnière. Je n'en voulais pas dans le jardin. J'ai fini par en mettre une tablette dans les serres pour qu'il me laisse tranquille !»
Le travail de recréation du jardin, mené pendant dix ans, se pilote à l'instinct. Monet se devine mais il n'a rien laissé. «On a interrogé ses descendants, ses amis, ses photos, ses tableaux, dit Vahé. Retrouvé la description du jardin par Truffaut, des lettres de Monet précisant, avant un déplacement, quoi et comment planter. Mais ce travail de recherche ne donnait rien d'assez précis. Nous comprenions seulement que Monet devait marcher à la sensation.» Le jardin d'eau s'apprivoise facilement. C'est lui que les promeneurs photographient aujourd'hui encore. L'énigme, c'est le Clos normand: 9175 m2 face à la maison, des couleurs en taches, en reliefs, en hauteurs, sans cesse réinventés par la lumière et un paysage que chaque saison métamorphose, débutant en avril à 30 cm avec les tulipes jusqu'à culminer à l'automne à 3,50 m. «La palette du peintre», dit Vahé en guise de définition. Il la reconstitue, dans des massifs qui font courir les couleurs froides aux couleurs chaudes, du bleu au jaune, avec des cônes plutôt que des lignes et des touches claires dans les zones d'ombre.
(Gilbert Vahé)
(Gilbert Vahé)
Une photo l'intrigue: celle de Monet dans la grande allée de 53 mètres, des capucines sous les pieds, des tournesols au dessus de la tête. D'instinct, il devine que le peintre a choisi de se faire immortaliser ici, dans ce décor qui traduit sa relation à la nature. Vahé voyage jusqu'en Italie, jusqu'aux jardins Moreno à Bordighera qui avaient ravi Monet en 1883, l'année où il s'installe à Giverny: «C'est tellement touffu, c'est délicieux à voir», écrit le peintre. Assis dans ce paysage mité par les constructions, Vahé retrouve par bribes le sentiment d'immersion éprouvé par le peintre, «cette impression d'être une poussière de rien du tout dans la création. J'avais connu ça à Madagascar, sur une pirogue chavirée entre les sommets et gouffres liquides d'une tempête», dit Vahé qui malgré son contact avec l'immensité ne lésine pas sur les détails.

            «Je taille les feuilles au ciseau»  


(Gilbert Vahé)
(Gilbert Vahé)
Un jour que Maurice Tiollat, son professeur à l'École d'horticulture de Versailles, vient visiter Giverny, il interroge Vahé sur cette espèce de capucines toutes en fleurs qu'il n'a jamais vues. «Mais je fais comme M. Monet, je taille les feuilles au ciseau pour dégager les fleurs», rétorque Vahé. «J'avais recommandé Gilbert à van der Kemp parce que je savais qu'il était assez passionné pour mener l'entreprise», dit Tiollat. Il a tout retrouvé: la taille invisible des arbres, les rosiers-lianes de la Belle Vichyssoise que Monet faisait grimper aux piliers de l'allée. Surtout, il n'a rien simplifié, respectant le cahier des charges du peintre qui préférait les plantes éphémères qu'il faut renouveler toutes les trois semaines aux bisannuelles qu'on plante pour 22 semaines dans tous les jardins de France»
S'il a transmis son savoir aux dix jardiniers qui travaillent avec lui, certains depuis quinze ans, personne ne possède, comme Vahé, les secrets du jardin de Monet. Il a voulu partir cette année, fatigué de faire de la paperasserie et convaincu qu'une vie de jardinier ne peut pas se plier aux 35 heures. «Le remplacer est sûrement la tâche la plus délicate de mon mandat. Giverny n'est pas Versailles ou Vaux le Vicomte dont les dessins reposent dans les archives depuis Le Nôtre», analyse Hugues Gall, directeur de la Fondation Claude Monet à Giverny. Pour lui succéder, il a choisi de James Priest, jardinier anglais de 53 ans. Vahé restera trois ans comme consultant. «J'espère qu'il rédigera enfin le livre où il consignera son savoir unique sur le jardin», espère Hugues Gall. Vahé y songe distraitement. Il voudrait plutôt se remettre à la peinture. Avant Monet, il peignait.














"JARDIN". La lucidité provocatrice...






"Pouvoir émanant du jardin". T. mixte. Francisco Rivero


Avec la lucidité provocatrice qui la caractérisait, Dulce Maria Loynaz n´a 
pas hésité à affirmer que Jardín était un livre hors de propos, bien que 
la détermination de la date ait été très précise - année, mois, jour et 
heure -. 

Ainsi résultait, certainement, l´idée de construire en 1935, l´étape de 
l’expansion de l´avant-garde, obsédée par le rapide passage des jours 
et le sauvetage de la portée de la nation, de structurer un roman arrêté 
en lui, non pas dans le temps et dans un endroit.

Comme une plante parasite, le texte se développe autour de La 
Belle au bois dormant, un conte infantile, inquiétant comme tant 
d´autres par sa nature perturbatrice. Etranger à une géographie 
précise, son contexte est celui de l´éternité entre la mer et la côte 
inhospitalière, la fertilité corrompue des arbres et des herbages, 
l´horloge arrêtée pour toujours dans le passage des saisons. 

Le fil conducteur de la saga, Bárbara, au visage flou et à la 
silhouette imprécise, tire son nom, si cubain en apparence, de son 
étymologie grecque. En effet, c´est une étrangère, un insaisissable 
fantôme parmi les fantômes, des figures et des paysages plats, 
esquissés en superficie, similaires à photos triées selon une chronologie 
conventionnelle.

Il est bien connu qu’Alejo Carpentier s’est inspiré de Loynaz pour 
décrire, dans Le siècle des lumières, le vécu à l’envers, en marge 
des horaires et des conventions de Carlos, d’Esteban et de Sofia. 

Encore plus précis, El clan disperso, son roman inachevé raconte 
l´histoire des épisodes, pris sans doute de ses souvenirs 
personnels, en relation avec des dîners dans la périphérie de la ville, 
avec des nappes brodées sur l´herbe, le service d’un major d’homme 
et une vaisselle d’argent éclairée par des candélabres. Dans le groupe 
hétérogène se trouve la future avant-garde des musiciens, des peintres 
et des écrivains, alors des pauvres inconnus. 


Le 21 juin 1935, à sept heures moins le quart du soir, Dulce Maria 
Loynaz arrête les horloges. Elle avait achevé la rédaction du Jardín et 
elle tourne le dos, définitivement, à n’importe quelle approximation de 
la modernité. Comme Bárbara, elle reste comme une voyageuse du 
temps et hors de celui-ci, dans une existence prêtée, entre les silhouettes 
planes, semblables aux jeux de cartes français. On ne pouvait pas imaginer 
que le jardin envahirait sa résidence quand les tressaillements de la ville 
lointaine ont dispersé son univers de fiction. Toujours altière, elle continua 
à vivre entourée d´objets, de livres et de documents qui préservaient 
l´atmosphère d´une autre époque. Certaines fissures dans la zone 
frontalière de son masque peuvent laisser percevoir ce qui est dit, ce qui 
est proposé et ce qui est caché entre la voix et le silence. Elle ne 
demande pas de faveur. 

Courtoise et fière, avec un esprit de classe profondément enraciné, 
elle a reçu les honneurs qui lui ont été accordés : le Prix National de 
Littérature à Cuba et le Prix Cervantes en Espagne.


Par, Graziella Pogolotti
 ( Fragment )









lundi 18 mars 2013

Para onde nos atrai o azul?



para onde
nos atrai
o azul?

Guimarães Rosa












Fotos, Francisco Rivero




Lugar, Itaguara. Minas Gerais
Brasil










Guimarães Rosa. mar não tem desenho o vento não deixa o tamanho...













“O importante e bonito do mundo é isto: que as pessoas não estão sempre iguais, ainda não foram terminadas – mas que elas vão sempre mudando. Afinam ou desafinam. Verdade maior, é o que a vida me ensinou.”





Eppur si mouve
E todavia de move


Fotos e Video : 
Francisco Rivero











samedi 16 mars 2013

Pablo Ruiz Picasso. Juste avant sa «Période bleue»




Et Pablo devint Picasso




<i>Moi, Picasso</i>, auto-portrait, 1901.
Moi, Picasso, auto-portrait, 1901. Crédits photo : Coll.part/Art Resource/ScalaFlorence/Succession Picasso/Courtauld Gallery/Coll.part/Art Resource/Scala; Florence/Succession Picasso/Courtauld Gallery


 Par, Valérie Duponchelle


Juste avant sa «Période bleue», le peintre trouve sa voie et sa signature en 1901 à Paris. Les tableaux de cette année clé sont réunis à Londres à la Courtauld Gallery. Fascinant.


Londres propose de ­découvrir un jeune peintre espagnol de 19 ans. En 1901, brun et chevelu, Pablo Ruiz Picasso rend un hommage très personnel à ses Anciens. À Vélasquez pour les naines royales qui posent sans vergogne. ÀGoya, le vaporeux, avec sa Spanish Woman, mondaine bien contemporaine sur canapé, à la fois tout en détails minutieux et en touches rapides. À Van Gogh et à Gauguin pour les contours noirs très marqués et l'intensité franche des couleurs avec Arlequin et sa compagne (merveille venue du Musée Pouchkine de Moscou). À Degas avec La Nana, clin d'œil moqueur à ses ballerines trop charnelles et à sa fillette en bronze de 14 ans, chétive et malsaine. À Toulouse-Lautrec dans ses tableaux si maîtrisés de la vie parisienne comme ce French cancan qui danse en état d'ivresse dans des vapeurs éthyliques. Les influences se télescopent, le caractère de l'artiste prend le dessus jusqu'à affirmer haut et fort sur son autoportrait, de retour à Paris en mai 1901: Yo, Picasso.
Car cet Andalou de Barcelone va ­signer désormais Picasso, nom de sa mère plus direct, rond, un rien théâtral comme le coup net d'un picador. Les présentations se font dans un salon ­anglais, odeur de cire et charme coquet. Pas d'avalanche d'œuvres, pas de files ininterrompues d'amateurs comme pour la rétrospective Edward Hopper au Grand Palais. En retrait sur le Strand, la Courtauld Gallery prend le parti opposé de l'exposition de tous les records. Seulement 18 tableaux! Mais 18 chefs-d'œuvre venus du Metropolitan Museum de New York (Arlequin assis) ou du Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg (Buveuse d'ab­sinthe), certains se risquant hors de leurs collections très privées (Au ­Moulin-Rouge, peint de manière vive et fraîche, en se souvenant de Manet). Deux ans de recherches de ce petit temple de l'histoire de l'art pour comprendre comment ce génie acharné au travail a trouvé si tôt la matière de son art qui allait couvrir tout le XXe siècle.

             64 œuvres réalisées en un temps record


 Arlequin assis , Picasso, 1901. Crédits: The Metropolitan Museum of Art/Art Resource/Scala, Florence/Succession Picasso/Courtauld gallery
Arlequin assis, Picasso, 1901. Crédits: The Metropolitan Museum of Art/Art Resource/Scala, Florence/Succession Picasso/Courtauld galleryCrédits photo :

Depuis plus de trente ans que L'Enfant à la colombeétait en dépôt sous ces honorables lambris, les chercheurs de la Courtauld Gallery ont eu le temps de s'interroger sur cette année 1901, date phare de «l'odyssée artistique de ­Picasso». Les historiens de l'art aiment ce genre d'exercice à rebours qui réexamine l'impact d'une année sur le cours des choses. Le Centre Pompidou-Metz l'a démontré l'an dernier avec l'exposition «1917», vaste maelström des arts patriotes, rebelles ou mutilés au cœur de la Première Guerre mondiale.
Le Musée Wallraf-Richartz de Cologne vient de reconstituer en tableaux et ­documents, cent ans après, l'esprit de l'exposition «Sonderbund» qui ­marqua la naissance de l'art moderne à l'été 1912 avec ses 125 Van Gogh, ses 26 Cézanne, ses 25 Gauguin, ses 36 Munch et ses 16 Picasso. «En mettant l'accent sur 1901, explique Barnaby Wright, commissaire de «Becoming Picasso, Paris 1901», nous avons voulu faire un arrêt sur image, comprendre une métamorphose et ne pas passer directement à la période bleue qui a fait de Picasso une référence universelle.»
La première visite de Picasso à Paris date de l'automne-hiver 1900. Le jeune peintre ambitieux, «le petit Goya» comme l'ont surnommé ses amis, a séduit Ambroise Vollard, grand marchand synonyme d'art moderne, et lui doit une exposition pour l'été suivant. Il passe le début de l'année 1901 à Madrid. C'est là, dans l'hiver glacé de l'Espagne continentale, qu'il apprend en février le suicide de son ami Carles Casagemas. Un dépit amoureux qui s'est soldé par une balle dans la tempe en plein café de l'Hippodrome à Montmartre devant la femme en jeu, Germaine Gargallo.
La tristesse explique peut-être que Picasso reparte de Madrid en mai avec seulement un ensemble de dessins et quelques tableaux. Lorsqu'il s'installe au 130 ter boulevard de Clichy à Montmartre, dans l'atelier occupé par son ami Casagemas avant son suicide, il a un peu plus d'un mois pour œuvrer. Un travail frénétique marque donc sa période de deuil, jusqu'à trois tableaux achevés en un jour, soit 64 œuvres réalisées en un temps record, dans un style expérimental, à la fois virtuose et changeant, pile pour l'exposition Vollard, du 24 juin au 14 juillet.

 Évocation  (L'enterrement de Casagemas) , Picasso, 1901. Crédits: Bulloz-RMN-Musée d'Art Moderne/Succession Picasso/Courtauld Gallery
Évocation(L'enterrement de Casagemas), Picasso, 1901. Crédits: Bulloz-RMN-Musée d'Art Moderne/Succession Picasso/Courtauld GalleryCrédits photo :

             «Celui qui peint 24 heures sur 24»

Le succès critique aidant, Picasso devient un tourbillon créatif, «celui qui peint 24 heures sur 24», comme le baptise Gustave Coquiot. Après la ­fièvre parisienne et l'impertinence des reprises, la mélancolie se fait jour, peuplant ses tableaux d'esseulés, de muets dont la posture et les mains ­servent de «body language» émouvant, de buveurs d'absinthe mortifères, d'Arlequins tristes (son alter ego), même accompagnés, de mère aux abois bien avantGuernica.
La palette sourde qui sera la marque de sa période bleue envahit ses toiles. Son ami qui s'est suicidé à Paris, loin de lui le ­Madrilène, y trouvera une mise en bière rêvée, picturale et grandiose à la Courbet avec des prostituées dans les cieux, copiées sur les malheureuses de la prison des femmes de Saint-Lazare.
Jusqu'au 26 mai, exposition «Becoming Picasso: Paris 1901», The Courtauld Gallery, Somerset House,  Strand, Londres.

















L'enfant à la colombe de Picasso. Pour des horizons plus fortunés.



Picasso: l'enfant chéri des Anglais sur le départ





<i>L'enfant à la colombe</i> de Picasso exposé au Musée d'Art Moderne d'Édimbourg, en août 2012.
L'enfant à la colombe de Picasso exposé au Musée d'Art Moderne d'Édimbourg, en août 2012. Crédits photo : © David Moir / Reuters/REUTERS

Par, Valérie Duponchelle

Malgré une grande souscription nationale lancée l'été dernier en Grande-Bretagne, L'Enfant à la colombe, mis en vente, n'a pas réussi à mobiliser les mécènes et devrait partir pour des horizons plus fortunés.


L'Enfant à la colombe de señor Picasso est un tableau anglais depuis bien longtemps. En 1928, il entre dans la collection de Samuel Courtauld à ­Londres. Ce grand amateur et mé­cène, dont le legs a permis d'établir le Courtauld Institute of Art en 1932, a donné son nom à cette adresse de l'art sur le Strand, à l'écart de toute mode et de toute invasion contemporaine. The Dowager Lady Aberconway l'acquiert en 1947 et ses descendants l'ont déposé depuis trente ans aux bons soins de la Courtauld Gallery. Autant dire que cet enfant fragile comme une colombe, ce contraste suave de verts sourds et de bleus teintés de gris et de prune, cette confrontation de la délicatesse innocente et de la brutalité de la touche, ce trait noir qui marque la taille de la fillette et coupe le tableau en deux, tout cela compose un summum mélancolique qui fait de ce moyen format (73 × 54 cm) un des Picasso les plus populaires.
Barnaby Wright, commissaire de l'exposition Becoming Picasso , belle et érudite, le contemple avec émotion et un rien d'incrédulité. «C'est l'un des quatre piliers de la ­période bleue avec l'Arlequin assis du Met, l'Arlequin et sa compagnede Moscou et La Buveuse d'absinthe de l'Ermitage», soupire-t-il. Malgré la grande souscription nationale lancée l'été dernier en Grande-Bretagne, ce tableau précurseur, car aussi sculptural que peint, ne devrait pas rester dans l'île. Et donc partir pour des horizons plus fortunés dans le strict nouveau monde de l'offre et de la demande.

             L'ambition culturelle du Qatar

«La Russie, Dubaï…», nous énumère Barnaby Wright, peu passionné par le marché de l'art. Il est plus disert sur les rapports de l'icône bleue avec La Mère et l'Enfant, rude tableau de 1901 qui incarne la pauvreté même au cœur de la ville et dont Picasso a repris un seul motif et l'a agrandi. L'Enfant à la colombe, mis en vente par les Aberconway, famille galloise anoblie depuis le roi George V, n'a pas réussi à mobiliser les mécènes jusqu'à hauteur de 50 millions de livres (63,7 millions d'euros), estimation établie par la maison de ventes Christie's.
D'après nos informations, il s'agirait plutôt du Qatar, dont on connaît désormais la puissance financière et l'ambition culturelle à travers ses nouveaux musées, le Musée d'art islamique, dessiné par Pei et Wilmotte, et le Mathaf, consacré à l'art moderne et contemporain le plus extraordinaire (des bateaux et des dessins à la poudre de l'artiste chinois Cai Guo-Qiang au phare d'acier de Richard Serra).
Jusqu'au 26 mai, L'Enfant à la colombe restera accroché sur les cimaises de laCourtauld Gallery. L'interdiction d'exportation décidée par l'Arts Council, établissement public de financement de la culture, n'est valable que jusqu'en juin. Après cela, tout est possible. Et d'avis britannique très informé, les jeux sont déjà faits.










DALI «pape de la paranoïa critique»



Dali: encore controversé, toujours rentable


L'exposition <i>Dali </i>bat le record historique de fréquentation de Beaubourg. <i></i>
L'exposition Dali bat le record historique de fréquentation de Beaubourg. Crédits photo : PATRICK KOVARIK/AFP


La rétrospective consacrée à l'œuvre du «pape de la paranoïa critique» s'achève dans 10 jours et bat le record historique de fréquentation du centre Georges-Pompidou.


À la question «Quel est votre secret pour avoir du succès?», Salvador Dalirépondait: «Offrir du bon miel à la bonne mouche au bon moment et au bon endroit.» Le succès retentissant de l'exposition Dali, qui a débuté le 21 novembre et s'achève le 25 mars, a transformé le Centre Pompidou en ruche bourdonnante, avec plus de 6000 visiteurs par jour, un record historique. C'est loin d'être une surprise, puisque la dernière exposition consacrée à l'artiste catalan remonte à 1979.
Pour répondre à ce raz-de-marrée , le musée ouvrira ses portes la nuit, jusqu'à 23 heures, tous les soirs sauf le mardi, jour de fermeture du Centre. Deux cent vingt sept œuvres sont présentées (dont l'emblématique tableau Les montres molles) en provenance du MoMa de New York, mais aussi de Saint-Pétersbourg, de Floride et du célèbre Reína Sofia à Madrid. Pendant dix jours encore, les amateurs de «miel» arpenteront les salles consacrées à ce pionnier de la performance, manipulateur des médias et artisan exceptionnel.
Pourquoi s'être privé d'une exposition si aguicheuse pendant plus de trente ans? Peut être en raison des liens unissant Salvador Dali au régime de Franco (1939 - 1975), qui lui ont valu la plus haute distinction franquiste, La Grande Croix d'Isabelle la Catholique. En 1948, lorsqu'il retourne s'installer en Catalogne, il exprime son admiration pour le dictateur: «Je suis venu rendre visite aux deux caudillos d'Espagne. Le premier, Francisco Franco. Le deuxième, Velázquez.»
Le Centre Pompidou évoque l'ambiguïté politique du «grand paranoïaque», mais l'évacue rapidement comme bévue d'un homme excentrique, noyée dans l'opulence de son œuvre. Pour Jean-Michel Bouhours, conservateur au Musée national d'art moderne, celui qui se définissait comme «un fragile mollusque sans coquille» adorait l'idée de choquer et «vouait un culte au charisme». Dans une interview de 1971 à la télévision française, Dali parle de la défaite d'Hitler comme du «crépuscule des Dieux».

             «Avida Dollars»

N'en déplaise à ses détracteurs, la popularité de l'artiste connaît un véritable renouveau. L'exposition a été primée du «Globe de Cristal» (Prix de la presse française des arts et de la culture), devant les autres «stars» de l'année:Edward Hopper au Grand Palais, Canaletto-Guardi au musée Jaquemart-André,Design en Afrique, s'asseoir, se coucher et rêver au musée Dapper.
Du côté du Centre Pompidou, la rétrospective à été accueillie à bras ouverts, appuyée par une machine de guerre médiatique. Dali n'aurait pu mieux satisfaire sa folie des grandeurs et son appât du gain (André Breton avait surnommé le peintre «Avida Dollars»). Avec plus de 6000 entrées journalières sur un peu moins de quatre mois, 110 jours exactement, il devient l'ingrédient magique de la formule qui relance la fréquentation du musée parisien: 49% en plus pour 2012.