samedi 5 janvier 2013

Sont partis à la découverte du monde et une paix















Les clubs, les maison de la culture, les terrains de sport,
ressemblent à un set, soigneusement préparé,
qui attend le retour des acteurs pour poursuivre 
le tournage.












"Django Unchained " L'esclavage ne se réduisait pas à un western spaghetti

Django Unchained

Spike Lee fait enfler la polémique

Spike Lee a refusé de s'exprimer à propos de <i>Django Unchained</i>. (Crédits photo: VibeTV)
Spike Lee a refusé de s'exprimer à propos de Django Unchained. (Crédits photo: Vibe TV)




Par Raphaël Bosse-Platière

Le réalisateur américain n'ira pas voir le prochain Tarantino, qu'il juge «irrespectueux» envers ses ancêtres. Le film a déclenché un véritable débat, largement relayé par la presse américaine.


Décidément, le prochain film de Quentin Tarantino ne fait pas l'unanimité outre-Atlantique. Après avoir suscité une polémique dans la presse américaine à cause de sa violence, Django Unchained, sorti le 25 décembre aux États-Unis, déclenche les critiques de Spike Lee. Le réalisateur n'ira pas voir le film, qu'il juge «irrespectueux» envers ses ancêtres.
Dans une interview donnée à Vibe TV, celui qui a porté Malcom X à l'écran en 1993 a déclaré que le film portait atteinte à la mémoire de ses ancêtres. Sur son compte Twitter, Spike Lee s'en est pris plus violemment à Django Unchained , affirmant que l'esclavage ne se réduisait pas à un western spaghetti. Faisant référence à Sergio Leone, le maître du genre, le réalisateur américain affirme vouloir «honorer» ses ancêtres, jadis «esclaves volés d'Afrique».


Le film de Quentin Tarantino a provoqué un débat dans la presse américaine. Certains journaux, comme le Washington Post , ont fait des critiques élogieuses du film. Mais d'autres titres, plus conservateurs, dénoncent un film violent et à la limite du racisme anti-blancs. C'est le cas du site The Drudge Report, qui déplore l'utilisation excessive du mot «nigger» («nègre») par le réalisateur de Pulp Fiction. Pour The Hollywood Reporter , c'est un bon film mais qui prouve que Tarantino aime la violence et le revendique.
Sur cette question, Variety rapporte une anecdote de tournage concernantLeonardo Di Caprio. L'acteur, interprétant un propriétaire terrien qui exploite des esclaves fait un (trop?) long monologue, dans une scène de dîner. Selon le journal américain, il se serait entaillé la main, à force de taper sur des bouts de verres cassés sur la table. Il aurait décidé de continuer à jouer, plutôt que de couper le tournage pour se soigner.
Sorti à Noël aux États-Unis, Django Unchained a récolté 15 millions de dollars pour son premier jour. En France, il sortira le 16 janvier prochain. En attendant, la bande-annonce fait toujours autant saliver. Avec des coups de feu, de l'action et de l'humour, le tout sur fond de I'm a man des Blackstrobe: tous les traits d'un bon film de Tarantino sont condensés en deux minutes et trente secondes.






Je me souvient de: Public Enemy - Can't Truss It













La renaissance de La Ruche de Montparnos




La Ruche, l'utopie réalisée des Montparnos










Van Dongen


" Lucie and Her Partner ". Van Dongen



Par, Eric Biétry-Rivierre. Mis à jour le 17/02/2009

Jusqu'au 10 mai, le Palais Lumière d'Évian revient en 250 œuvres sur l'histoire du célèbre phalanstère parisien où créèrent Chagall, Modigliani, Soutine et tant d'autres.


En 1902, l'atelier Eiffel répond à de multiples commandes. Parmi elles, à Évian, l'achèvement du Palais Lumière. Et à Paris, son ancien pavillon de l'Exposition universelle de 1900 pour les vins de Bordeaux est remonté à l'extrémité sud du quartier Montparnasse. Partout souffle l'esprit joyeux de la Belle Époque. L'histoire du pavillon parisien est centrée à l'intérieur du majestueux établissement thermal situé devant le lac Léman, transformé après bien des déboires en un grand centre culturel et de congrès.
Acquise une fortune - l'équivalent de 2 M€ - par Alfred Boucher, un sculpteur à l'académisme rentable, la rotonde Eiffel devient au tournant du siècle un phalanstère aux loyers modestes et souvent impayés. Où une foule d'artistes trouve le gîte, le couvert et surtout la lumière, dans des ateliers où chacun peut enfin respirer et créer en toute liberté. Zadkine, Modigliani, Kikoïne, Krémègne, Epstein, Rivera, Jacques Lipchitz. Apatrides et réfugiés d'Europe centrale se sont vite donné le mot.
Et les alvéoles de La Ruche bourdonnent, cristallisant un mouvement qui sera bientôt baptisé École de Paris. L'avant-garde se gonfle encore des amis de passage qui apportent idées et bouteilles : Blaise Cendrars, Max Jacob, Apollinaire, Cocteau… Les mots d'ordre sont « improvisation générale » et «recherche intensive». Les couleurs vont bien au-delà du rouge socialiste et du noir anarchiste.

              Une consécration encombrante


Fernand Léger passe, peint sa Couseuse. Son ami Archipenko invente la sculpture cubiste. Chagall voisine avec Soutine. Ces Russes font du bruit. Le premier multiplie les chefs-d'œuvre. Le second se prend pour Rembrandt : il est allé chercher son modèle à côté, dans les abattoirs de Vaugirard. L'œuvre est conservée au Musée d'art moderne de La Haye, accrochée en bonne place à côté des meilleurs Mondrian.
Les traces de ce vivier unique sont partout visibles dans le monde. À Évian qui est une petite ville, le meilleur n'est donc pas là. Les 250 peintures, sculptures, photos, vidéos et installations réunies par Sylvie Buisson, historienne de l'art et ancienne conservatrice du Musée du Montparnasse, constituent un résumé honnête.
Le visiteur découvre d'abord les belles photos noir et blanc certaines de Doisneau - qui témoignent des séquelles de la guerre puis de la renaissance de La Ruche, toujours active de nos jours, l'ambiance taudis en moins. Car, avec Paul Rebeyrolle, Lino Mélano, Luigi Guardigli, Léonard Léoni né sur place, VilianoTarabella l'assistant de Arp, ou encore le Grand Prix de Rome André Barelier, la relève fut glorieuse et finit par faire oublier le surnom de l'endroit : « la Villa Médicis du pauvre ». C'était le temps du renouveau de la figuration. En 1967, menacée par un promoteur, La Ruche fut défendue par un comité présidé par Chagall. Ses membres ? Sartre, Beauvoir, Jean Renoir, René Clair… En 1971, André Malraux la fit classer monument historique. Un sauvetage et une consécration quelque peu encombrante.
Au Palais Lumière, la scénographie signée Frédéric Beauclair s'inspire de l'architecture cylindrique d'Eiffel pour proposer une promenade ondulante et un accrochage un peu pauvre, sur des chevalets, devant des agrandissements d'images du lieu ou des gens du temps jadis. Au sous-sol, on découvre les travaux des artistes contemporains. Hyperréalisme, minimalisme, essais plus ou moins sincères ou profonds. La Ruche abrite toujours une soixantaine de pensionnaires. Là se trouve la tanière d'Ernest Pignon-Ernest d'où il part, la nuit, appliquer ses sérigraphies angoissées sur les murs des cités. Un geste depuis longtemps applaudi mais qui veut demeurer rebelle.














Soutine L'oeuvre hors norme de ce peintre a toujours déconcerté



Soutine l'incompris






<i>Retour de l'école après l'orage </i>, 1939, par Chaïm Soutine (The Phillips Collection, Washington).
Retour de l'école après l'orage , 1939, par Chaïm Soutine (The Phillips Collection, Washington). 

Crédits photo : www.bridgemanart.com/www.bridgemanart.com


 Par, Pauline Césari


Une passionnante exposition au musée de l'Orangerie, à Paris, réhabilite l'oeuvre méconnue de ce peintre secret et angoissé, mort il y a soixante-dix ans.


Chaïm Soutine peintre maudit? Lorsqu'on l'enterre le 11 août 1943 au cimetière du Montparnasse, ils sont peu nombreux à suivre le cortège: PicassoCocteau, Max Jacob, quelques curieux. Et la peur de l'occupant n'explique pas tout. L'oeuvre hors norme de ce peintre a toujours déconcerté, y compris ses contemporains les plus avertis. Cela explique son succès mitigé et la très relative notoriété qui est encore la sienne aujourd'hui. La passionnante exposition que le musée de l'Orangerie lui consacre permet une fois encore de vérifier en quoi l'oeuvre de cet artiste secret et angoissé, souffrant de l'exil et de l'estomac, est rétive à toute apaisante classification. Dire que l'homme qui débarque à Paris en juillet 1913 est tourmenté relève de la litote, et l'ulcère, qui l'emportera trente ans plus tard, en témoigne. Né dans un schtetl biélorusse en 1893, Soutine est le dixième enfant d'une famille de onze. Son père est ravaudeur, autant dire peu de chose, et la misère est l'ordinaire du futur peintre. Misère et désolation, comme le suggère Georges Waldemar décrivant ainsi ces villages de l'Est profond: «Tragique Lituanie, qui donc soupçonne en France ce qu'est un petit village de l'Est européen? Routes défoncées par la neige ou la pluie, maisons lépreuses et effondrées, aux toits rasant le sol, et s'épaulant comme une escouade d'infirmes. Baraques boiteuses aux fenêtres asymétriques, aux enseignes historiées et couvertes de graffitis informes. Tout y est branlant et primitif, tout rejoint la terre qui efface les marques de la civilisation et du travail humain.» Ici, le Talmud (ou à tout le moins, certaines de ses interprétations rabbiniques) règne en maître, et Soutine l'apprendra vite à ses dépens. En 1910, il est violemment rossé par le fils du boucher du village, dont il a fait le portrait, contrevenant à l'interdit iconoclaste. A l'époque, la transgression (picturale ou autre) a un prix. En l'occurrence: l'exil. Ce sera Vilnius, où il étudiera trois ans, puis le départ pour la France.

             Sa vie et son oeuvre seront un long chemin de croix


 La Femme en rouge , 1922, par Chaïm Soutine (Musee d'Art Moderne de la Ville de Paris).
La Femme en rouge, 1922, par Chaïm Soutine (Musee d'Art Moderne de la Ville de Paris). Crédits photo : www.bridgemanart.com/www.bridgemanart.com

A Paris, installé à la Ruche, à Montparnasse, il fréquente Kikoïne et Kremegne (qu'il connaît depuis Vilnius) et rencontre Chagall. Il plonge alors dans ce grouillement créatif qu'est le Paris du début XXe, tout en fréquentant assidûment le Louvre, où il étudie, fasciné, RembrandtCourbet, Chardin. Il peut enfin accomplir sa vocation et entamer ce long chemin de croix que seront son oeuvre et sa vie, ainsi résumées a posteriori par ce souvenir d'enfance: «J'ai vu une fois le boucher du village trancher le cou d'une oie et laisser s'écouler le sang. Je voulais crier, mais son air joyeux me nouait la gorge... Ce cri, je le sens encore là. Lorsque j'étais enfant et que je dessinais un maladroit portrait de mon professeur, j'essayais de me libérer de ce cri, mais en vain. Lorsque je peignais une carcasse de boeuf, c'était toujours ce même cri dont je voulais me débarrasser. Je n'ai pas encore réussi.» Ce cri qui possède Soutine, c'est l'épreuve de l'insoutenable et fabuleuse tragédie du vivant qu'il essayera toute sa vie d'incarner sur la toile. Dans son oeuvre, tout est mouvement, déséquilibre, instabilité, précarité. Aucun point fixe auquel s'accrocher. Aucune certitude en laquelle se reposer. L'univers de ce peintre est fait de formes toujours provisoires, mouvantes, se faisant et se défaisant au gré d'un flux qui nous échappe. Les choses y sont assujetties (Paysage de Céret, Les Maisons), mais aussi les êtres (Le Petit Pâtissier), dont les contours parfois semblent se fondre dans le décor, brouillant toute distinction, rendant vaine toute définition sérieuse de l'existant. L'oeil de Soutine dissout les lignes, les silhouettes et enveloppes, réduisant et condamnant le monde à l'impermanence. Mais il perçoit aussi la convulsive féerie de ces incarnations précaires, et la riche sensualité de sa matière picturale en témoigne, tout comme la violence fauve de ses couleurs incandescentes (Enfant de choeur, La Femme en rouge).
On ne sera donc pas surpris par l'influence que certains peintres classiques ont eue sur lui. A commencer par Rembrandt, dont le rendu des chairs l'inspire et auquel il rend hommage avec La Femme entrant dans l'eau, ou Chardin avec son naturalisme brutal et cru. Mais Soutine va plus loin. Il écorche ses sujets, comme si, en en exhibant la chair nue et la palpitation originaire, il pensait pouvoir exprimer le mystère du vivant (Le Boeuf écorché). Ce mystère est tragique et certains personnages peints par l'artiste en portent la marque. Les enfants duRetour de l'école après l'orage et de La Petite Fille à la poupée expriment la même angoisse: celle d'une conscience dépourvue de toute apaisante certitude extérieure (Dieu, le monde, la vertu...), voyant avec terreur la forme, cette ultime limite avant le chaos, céder à son tour. D'autres au contraire, aveugles au tragique, sont burlesques, touchants de naïveté, comme s'ils étaient étrangers au désastre qui s'annonce et qui déjà les dévore.
On comprend sans peine qu'une telle peinture ait pu déconcerter un siècle pourtant fécond en audaces et transgressions. Aux rassurantes épures géométriques du cubisme ou du constructivisme, garants d'ordre et de permanence, Soutine oppose une révolution permanente de la forme. A l'effacement de la figure dans l'abstraction qui pouvait apaiser le regard en rompant tout lien mimétique entre le spectateur et l'oeuvre, il oppose une exhibition abyssale de la figure en explorant sa peau et sa chair sans retenue. Et s'il semble nous en donner une image déformée, c'est qu'il perçoit simplement sa fin prochaine à l'oeuvre dans chaque instant. En ce sens, Soutine est assurément réaliste, comme tous ceux qui ont choisi de peindre les noces sanglantes de la vie et de la mort mêlées, sans rassurantes médiations - plastiques, rhétoriques ou mondaines.
«Chaïm Soutine. L'ordre du chaos» , musée de l'Orangerie, Paris Ier, jusqu'au 21 janvier.

Soutine et les maîtres 

à l'Orangerie




Belle rétrospective du Montparnos tourmenté. Classées thématiquement, ses œuvres révèlent ce qu'elles doivent aux grands peintres du passé.


D'où partent les chemins tortueux de Chaïm Soutine (1893-1943)? Sa peinture tourmentée conserve peu de ses origines juives orthodoxes biélorusses, contrairement au doux ­Chagall. En renforçant ses vingt-deux tableaux - ce qui est déjà la plus importante collection de Soutine en Europe par des prêts privés, d'autres du musée de Céret, ville où vécut longtemps l'artiste, et encore de chefs-d'œuvre de musées internationaux - l'Orangerie offre le meilleur. Surtout, optant pour un parcours thématique - paysages, natures mortes, portraits -, elle souligne ce que le Montparnos doit aux maîtres anciens ainsi qu'à certains de ses contemporains avant-gardistes.
Ce grand taiseux cachait donc un ambitieux obsessionnel. Le voilà qui rivalise avec Rembrandt sur le thème du bœuf écorché et, par-delà, avec toutes les crucifixions du monde. Ailleurs, le bleu cadavérique de ses lièvres et la flaccidité de ses volailles pimentent les étals de gibiers hollandais d'une dose supplémentaire de pathos. Pour ses portraits, il installe ses modèles comme Jean Fouquet le faisait au XVe siècle et les déforme comme le Greco (voir le Grand Enfant de chœur, de 1928) ou Schiele. Son portrait du sculpteur Oscar Miestchaninoff en impose: même corpulence, même morgue que le Monsieur Bertin d'Ingres. L'inquiétante étrangeté des natures mortes de Chardin devient chez Soutine effroi pur. La pâte terrestre des paysages de Courbet se stratifie, croûteuse, et s'enflamme en visions hallucinées comparables à celles de Munch(voir le Retour de l'école après l'orage, de 1939) ou des expressionnistes allemands. Partout Soutine, peintre de musées, ajoute sa force expressive de sauvage atrabilaire. Il s'acharne, d'où sa manie des séries. À la fin de la visite, plus personne ne le classe au rayon des marginaux maudits. On le définit bien mieux sous l'étiquette de moderne à tradition académique. Une sorte de chaînon manquant entre Van Gogh et Francis Bacon.

             Un destin légendaire: La prophétie de Modigliani

Soutine se rattache à l'école dite de Paris, dont les figures tutélaires sont Chagall, Pascin, Foujita, Kisling, Zadkine et Modigliani. La légende veut que, sur son lit de mort, ce dernier ait souligné le génie de son camarade et prophétisé sa gloire à venir. Quoi qu'il en soit, le portrait de Soutine par Modigliani, prêt de la National Gallery de Washington, ouvre l'exposition. Modigliani s'est éteint en janvier 1920. Trois ans plus tard, le critique Roger Allard inventait le terme «école de Paris».













Lille: La ville mise sur le fantastique




Lille réunit les maîtres 

du merveilleux






<i>La Tentation de Saint Antoine</i>, par Jan Mandjin.
La Tentation de Saint Antoine, par Jan Mandjin. Crédits photo : Valenciennes, Musée des Beaux-Arts

Par Eric Bietry-Rivierre

Avec Bosch, Brueghel et leurs émules, le Palais des beaux-arts compose un fantastique bouquet d'œuvres flamandes de la Renaissance. À voir absolument, avant le 14 janvier.


Il ne reste plus que quelques jours pour admirer la plus fascinante exposition de 2012. Elle a été conçue par Alain Tapié. C'est sa dernière en tant que patron du Palais des beaux-arts de Lille. L'heure de la retraite a sonné et on regrette déjà ce philosophe de la peinture, dont l'approche aussi pénétrante que truculente a séduit un public toujours plus nombreux. Le rayonnement du PBA est désormais international. Actuellement, Belges, Hollandais, Luxembourgeois, Allemands et Anglais se pressent aux côtés des Français. Le nez sur ces huiles composées dans les Flandres entre 1440 et la fin du XVIe siècle, ils s'effraient ou s'extasient. Mille et un démons, cocasses ou horribles, peuplent les compositions.
Alain Tapié invite à se reculer. À savourer d'abord l'atmosphère avant la profusion. À considérer les paysages. «C'est par lui qu'on passe de la réalité sensible au monde spirituel, dit-il. La nature, que les artistes représentent ici pour la première fois de manière réaliste, a toujours une portée métaphysique. Ce sont des espaces profonds, le reflet de la création divine.»
Aucun de ces tableaux n'a été exécuté pour une église. Ils étaient destinés à une méditation privée. On effectuait par leur intermédiaire une pérégrination men­tale. Il fallait suivre le chemin, souvent tortueux, du premier plan à l'horizon. Les propriétaires, nobles seigneurs ou riches marchands, les gardaient pour eux. Ou les montraient à leurs invités en les accrochant dans leurs cabinets.

           Éloge ironique de la folie

Car, dans le sillage de Jérôme Bosch, une mode s'était imposée: ces saint Antoine que des diables ou de vicieuses beautés tentent, ces saint Christophe géants qui portent l'Enfant Jésus sur leurs épaules, tous ces pieux person­nages étaient progressivement devenus des prétextes. On préférait ce qu'il y a autour. Ces êtres extravagants, en général cruels, émaillant des scènes bizarres, quasi ou franchement infernales. Griffons, hybrides, êtres difformes, sages coiffés d'un entonnoir, rois à califourchon sur un âne, peuple carnavalesque, hordes d'âmes damnées… On considérait ces sarabandes enragées comme des curiosités à grand spectacle. Du Barnum ou du Tolkien avant l'heure.
Telle cette jeune femme, probablement une allégorie de la chasteté. Elle se trouve enserrée dans une montagne de quartz. Plus loin, les rochers de Joos de Momper sont systématiquement anthropomorphiques, à la manière d'Arcimboldo. Ces images doubles révélaient l'invisible, le message caché du Père de tout. Aujourd'hui, devant ces aberrations, on se doute qu'il s'agit de hiéroglyphes volontairement énigmatiques, mais les fables, proverbes ou adages populaires qui les avaient inspirées sont à jamais perdus.
Chaque figure, chaque saynète, chaque panorama avait pourtant sa correspondance, indiquait une voie édifiante. Car, dans ces anciens Pays-Bas des premières lumières, la mentalité analogique n'était pas qu'un simple vestige archaïque. Elle se trouvait ravivée par l'humanisme érasmien. L'époque était à la critique de la bigoterie et des scolastiques ratiocineurs. En faisant l'éloge ironique de la folie, on appelait à un retour aux véritables idéaux chrétiens qui sont d'abord communion avec le monde ; mysticisme d'autant plus sincère qu'il est intime.
Une génération après Bosch, Pieter Brueghel ira vers plus de sérénité. Avec ces deux maîtres, quantité d'artistes de moindre envergure, souvent issus de leur famille ou de leurs ateliers, prospéreront. Cette veine du merveilleux, «ce surnaturel accepté», comme l'a défini l'essayiste Tzvetan Todorov, contaminera tout le bassin rhénan et descendra jusqu'à Rome. Aujourd'hui encore, comment ne pas voir dans la peinture de paysage un état d'âme? Tel est le legs de ces visionnaires flamands.
«Fables du paysage flamand», jusqu'au 14 janvier au Palais des beaux-arts, Lille (59). www.pba-lille.fr





Lille aux trésors


Par Valérie Duponchelle


La ville mise sur le fantastique pour la troisième édition de sa grande manifestation culturelle diablement efficace.

Lille 3000, c'est un programme bouillonnant d'événements patrimoniaux, artistiques ou simplement festifs qui entendent mettre la culture au cœur de la ville. Derrière le discours citoyen et ouvertement politique de sa maire, Martine Aubry, se bouscule donc une série de propositions très diverses avec, comme fil rouge, le thème du fantastique.
Cette troisième édition de la manifestation sème des étincelles dans la ville chère à Louis XIV qui réclama la Flandre au nom de son épouse, l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. De son rattachement au royaume de France, officialisé le 2 mai 1668 par le traité d'Aix-la-Chapelle, au siège des Autrichiens en 1792, les Lillois firent preuve de résistance, sans perdre de leur gaieté. Lille 3000 trouve dans ce terreau à la fois historique et populaire, architectural, militaire et carnavalesque, la pierre angulaire d'un programme inattendu et fort réussi (la pieuvre géante deHuang Yong Ping à l'Hospice Comtesse).
Le Tri Postal n'est pas le plus beau des bâtiments de la métropole mais l'exposition «Phantasia» qu'il abrite y apporte un gros souffle d'«heroic fantasy», littérature anglo-saxonne fort codée, et fait oublier par l'absurde et le fantasque les réalités du chômage et de la crise aux portes de la gare de Lille Flandres. Là où François Pinault déclina ses fluos historiques de Dan Flavin et ses vidéos contemporaines dans Le Passage du temps, une dizaine d'artistes assez déjantés ont campé le décor entre le film de série B et le train fantôme kitsch. Un art teinté d'Halloween avec Folkert de Jong, coqueluche de la scène néerlandaise.

Photo montage d'Herbert Bayer, 1932, l'un des trésors prêtés par le Ludwig Museum de Cologne à Lille.
Photo montage d'Herbert Bayer, 1932, l'un des trésors prêtés par le Ludwig Museum de Cologne à Lille.

            Bosch et Brueghel

Tout n'est pas du meilleur goût (les squelettes de Théo Mercier, les sorcières de la Californienne Marnie Weber, Mrs Jim Shaw à la ville). Mais l'énergie qui s'en dégage est théâtrale en diable. Les costumes délirants, tout en boutons de nacre, fourrure, toupies, moufles, de l'Américain Nick Cage créent des vidéos étonnantes grâce au tonus de ce performer-né. Le Norvégien Borre Saethre y réinstalle sa licorne taxidermisée dans un long couloir étanche à la Kubrick. Ce merveilleux-là parle à la jeunesse, plus qu'à leurs aînés.

 Méditation de saint Jean Baptiste  de Jérôme Bosch, une des merveilles de l'exposition Fables des paysages flamands au Palais des beaux arts de Lille.
Méditation de saint Jean Baptiste de Jérôme Bosch, une des merveilles de l'exposition Fables des paysages flamands au Palais des beaux arts de Lille. Crédits photo : Madrid, Museo Lázaro Galdiano

Ces derniers se plongeront plus volontiers dans les arcanes de «La Ville magique» auLAM de Villeneuve-d'Ascq, tant l'impossible devenu réalité est un concept d'enfance qui ne s'éteint pas. Cette érudite traversée de la ville rêvée, fantasmée, inquiète entre les deux guerres, est fascinante comme leMétropolis de Fritz Lang. Les rêveurs d'hier levaient des yeux ébahis devant les gratte-ciel de New York, s'embarquaient dans le tramway tintinnabulant du Berlin encore intact, cosmopolite et débridé, arpentaient le luisant pavé parisien de Brassaï, et suivirent des femmes nues et figées comme des statues dans les gares lunaires de Delvaux. Beaucoup d'artistes à (re)découvrir dans cet accrochage dense, transversal, parfois confus comme un labyrinthe.
Curieusement, il y a un lien réel entre lesFables du paysage flamand, pure merveille avec ses Bosch, Brueghel et Joachim Patinir au Palais des Beaux-Arts de Lille, et le plus contemporain (la toile d'araignée en ruban adhésif du jeune duo austro-croate, Numen/For Use). Tous les enfants, de 7 à 77 ans, vont adorer «Otherwordly: optical Delusions and Small Realities», l'art des miniatures contemporaines exposées avec fraîcheur au Muba Eugène-Leroy de Tourcoing. Ces constructions d'optique mêlent l'amour fou du petit train, le goût des maquettes d'avion, la nostalgie du «Rosebud» de Citizen Kane coincé dans sa bulle de neige et une folie douce. La palme revient à Patrick Jacobs et ses micropaysages où l'herbe des prairies est faite en poils de chat! Fantastique, vraiment.
«Lille 3000, programme Fantastic», jusqu'au 13 janvier 2013.