Champagne : à votre très bonne santé...
Par Martine Betti-Cusso - le 24/12/2012
Seuls les initiés savent que le champagne, avant
d'être un vin de fête, a été officiellement un vin thérapeutique ! Il
n'était pas de meilleur remède pour bien digérer, éviter les humeurs et
même prévenir le vieillissement..
Du champagne sur ordonnance! La thérapeutique
peut sembler déroutante mais donnerait presque envie de tomber malade.
Et pourtant, dès le Moyen Age, les vins d'Epernay et de Mailly, alors
tranquilles - le champagne tel que nous le connaissons n'existait pas à
l'époque - étaient recommandés par Hincmar, archevêque de Reims, à son
ami Pardalus, évêque de Laon, comme une médecine naturelle. Peut-on
rêver plus sainte prescription!
Un remède contre les rhumatismes
Il
est vrai qu'en ce temps-là, les vins paraissaient breuvages plus
salutaires que les eaux impures des puits et des citernes. Mais ce n'est
que vers la fin du XVIIe siècle, lorsque ce nectar élaboré par le moine
Pierre Pérignon se met à mousser, qu'il prend ses lettres de noblesse
et sera officiellement reconnu comme bienfaisant pour la santé. Le roi
des vins et vin des rois est alors paré de mille vertus: auxiliaire de
la digestion, remède contre les rhumatismes, puissant antiseptique,
souverain contre les idées noires et la prévention du vieillissement et
seul vin, selon Madame de Pompadour, «à laisser une femme belle après
boire»... Sa légèreté et ses qualités furent tant célébrées que les
Bourguignons en prirent ombrage et déclenchèrent une guerre de plus de
cent ans, qui opposa médecins partisans des vins de Beaune à ceux
adeptes des vins de Champagne, chacun vantant les mérites thérapeutiques
de son nectar. Une concurrence commerciale d'avant-garde, sur fond de
vertus médicinales.
Les bulles tourbillonnantes, voluptueuses du
vin de Champagne ont leurs inconditionnels. Ainsi, Saint-Simon rapporte
dans ses mémoires que Duchesne, médecin des fils de France, qui mourut à
91 ans (une belle performance pour l'époque), «conserva jusqu'au bout
une santé parfaite et sa tête entière en soupant tous les soirs avec une
salade et en ne buvant que du vin de Champagne». Jean Godinot, chanoine
de Reims, dans son traité sur les vins de Champagne (1718), affirme que
«de tous, il n'en est pas de meilleur pour la santé». Certes, l'homme
prêche pour sa paroisse, mais il est soutenu dans sa foi par la faculté
de médecine de Reims et par des savants étrangers. Car la réputation du
champagne a franchi les frontières.
Pour se remettre d'un accouchement
Citons
parmi eux un lord anglais, sir Edward Barry, qui souligne en 1775, dans
Observations, Historical, Critical and Medical on the Wines, qu'ils
sont «légers et généreux, ne donnent ni la goutte, ni la maladie de la
pierre» (pathologie plus connue aujourd'hui sous le nom de calculs
rénaux)... Ou le docteur Loebenstein-Loebel, professeur à la faculté de
médecine d'Iéna (Allemagne), qui note dans son Traité sur l'usage et les
effets des vins dans les maladies dangereuses (1817), qu'«au moyen de
sa matière sucrée et de son gaz acide carbonique, le vin de Champagne
produit un excellent effet de digestion... Il ramène le calme et la
gaîté chez les malades tristes et hypocondres». Même diagnostic pour le
Dr Joseph Roques, en 1821, dans sa
Phytographie médicale, qui
vante les vertus du champagne effervescent et de tous les vins chargés
d'acide carbonique pour «réveiller l'action de l'estomac, exciter les
facultés mentales, inspirer l'allégresse et une douce gaîté». Mais tous
de s'accorder sur la nécessité de faire usage des meilleurs crus et de
les consommer avec modération, l'excès leur faisant perdre toutes les
propriétés bienfaisantes.
À la fin du XIXe siècle, le vin aux
bulles d'or a donc toute sa place dans la pharmacopée populaire. Au
point d'être parfois étiqueté «Clos de jouvence», «Champagne hygiénique»
voire «Tisane des convalescents». Et, consécration s'il en est, il
entre dans les pharmacies des établissements de santé. «Lors de la
Première Guerre mondiale, les grandes maisons tirent gloire et parti
d'être les fournisseurs des hôpitaux civils et militaires», raconte le
Dr Tran Ky, auteur d'un ouvrage sur Les Vertus thérapeutiques du
champagne (éd. Artulen). Et il se dit que le breuvage a été de grand
soutien pour maintenir le moral des troupes et réconforter les blessés.
En effet, les vertus stimulantes et reconstituantes de ce remontant
effervescent sont des plus reconnues. Le remède était régulièrement
administré (à dose très modérée) aux opérés mais aussi aux femmes qui
venaient d'accouche. Qui oserait prescrire pareil traitement aujourd'hui
dans les cliniques et hôpitaux?
Les bienfaits suractivés des polyphénols
De
fait, la médecine ancienne était empirique et relevait de
l'observation. Qu'en est-il aujourd'hui à l'aune d'une médecine moderne,
plus pointilleuse et plus circonspecte? Le champagne est un alcool et
contient par conséquent de l'éthanol, toxique à haute dose. Ce principe
étant posé, plusieurs recherches, faisant suite à la fameuse étude sur
le «French paradox» du Pr Serge Renaud en 1991, ont toutefois démontré
les propriétés protectrices d'une consommation modérée de vin contre les
maladies cardio-vasculaires, mais également contre certains cancers et
les maladies neurodégénératives. Et la biologie moléculaire a percé les
secrets du vin. Les vignes et raisins recèlent des polyphénols aux
qualités antioxydantes et bénéfiques. «Or, explique le Dr Tran Ky, le
champagne contient 440 variétés de polyphénols, dont le fameux
resvératrol, qui permet à la vigne de résister aux parasites. Le
champagne est issu de trois cépages, deux noirs, le pinot noir et pinot
Meunier, et un blanc, le chardonnay. Si les polyphénols sont en moindre
quantité que dans certains vins rouges, leur effet est suractivé par la
double fermentation qui caractérise la fabrication du champagne.»
Récemment,
en 2009, une étude menée par Jeremy Spencer, chef du département des
Sciences de la nutrition et des aliments de l'Université de Reading (GB)
et publié dans
British Journal of Nutrition, affirme qu'un à
deux verres de champagne par jour diminuent le risque de subir un
accident vasculaire cérébral ou des problèmes cardiaques. Les
polyphénols participent à l'amélioration du fonctionnement des vaisseaux
sanguins en favorisant la circulation du sang, en diminuant la pression
artérielle et la probabilité de formation de caillots. Pour ce
scientifique, la consommation modérée de champagne a les mêmes effets
bénéfiques que ceux observés avec le vin rouge. Une étude qui mériterait
confirmation par les laboratoires français qui, pour le moment,
s'intéressent plutôt à la dynamique de l'effervescence des vins
champenois. Un phénomène qui a toutefois son importance, tant il
participe à la magie de cet élixir si particulier. Les amateurs aiment à
regarder les évanescentes bulles d'or jaillir par myriades des parois
des coupes et flûtes, et à les entendre pétiller. Ce spectacle contribue
aussi à son effet euphorisant en éveillant