lundi 12 août 2013

Keith Haring, un prodige new-yorkais révolté



Francisco Rivero, sur les traces de Keith Haring







Au musée d’Art moderne de Paris et au Centquatre, lieu de résidence et de création artistiques, la rétrospective de cet acteur de la contre-culture nous fait redécouvrir une œuvre dense qui exprimait les angoisses de son temps.

















































Par, Hélaine Lefrançois

L’entrée de l’exposition « Keith Haring. The Political Line » nous prévient : « Nous informons les visiteurs que certaines images de l’exposition peuvent heurter un public non averti. » Les œuvres de Keith Haring présentées au musée d’Art moderne de Paris concordent à peine avec les iconiques bonhommes colorés cernés de noir que l’on retrouve sur les T-shirts, les badges ou coques d’iPhone. Détournement du propos de l’artiste ? En réalité, c’est Keith Haring qui décide de vendre des produits dérivés, lorsqu’il ouvre un pop shop (magasin pop art) dans le quartier de Soho, en 1986. Il s’inscrit dans l’héritage d’Andy Warhol, qui, avec ses sérigraphies, propose une marque de fabrique et refuse la singularité d’une œuvre. Dans un même souci de diffusion de son art et de son message, Keith Haring brave l’interdit dans le métro, multipliant les dessins à la craie. Attiré par la contre-culture, il s’intéresse aux arts de la rue, à l’instar de Jean-Michel Basquiat à la même époque. Le prodige, né en 1958, à l’allure adolescente, agace les esthètes autant qu’il suscite l’intérêt.
Keith Haring adopte une position tranchée et querelleuse pour s’attaquer aux aberrations sociales. Le racisme, la dictature, la discrimination sexuelle, l’emprise des médias et de la religion, l’injustice du capitalisme, autant de thèmes qu’il traite avec ferveur. L’artiste travaille les leitmotivs – le chien qui aboie, l’homme au ventre troué, le bébé rayonnant, etc. – qui donnent une cohérence à son œuvre. Le motif récurrent du cochon androïde semble représenter l’aliénation que l’establishment fait peser sur l’individu. Tantôt le monstre vomit un flot d’objets d’électroménager à la couleur du dollar, tantôt il transperce la tête d’un homme et le castre. Mais Keith Haring est aussi militant. Scandalisé par l’apartheid, il peint la libération de l’homme noir : chaînes coupées aux chevilles, l’oppressé brandit la couronne rayonnante de l’impérialiste blanc, qui se vide de son sang, tout juste décapité.
L’artiste exprime une angoisse liée à son temps. Ses premières œuvres sont marquées par une prise de recul amère et sombre. Everybody Knows Where The Meat Comes From, It Comes From The Store (Tout le monde sait d’où vient la viande, elle vient du magasin), 1978, évoque peut-être le chaos d’une guerre (celle du Vietnam ?) avec sa montagne d’objets indistincts et les éclaboussures de peinture rouge. Rapidement, l’artiste abandonne l’abstraction pour la figuration, car il souhaite véhiculer un message clair. Quand il apprend qu’il est atteint du sida, en 1988, son combat contre la maladie redouble. Le « safe sex » (rapports sexuels protégés) qu’il prônait devient une dénonciation du silence qui entoure la maladie. Il figure le virus par un spermatozoïde démoniaque, en guise d’avertissement. Jusqu’à trente et un ans, Keith Haring aura créé avec frénésie des cut-up, des peintures sur des bâches de vinyle, des fresques murales, des sculptures en acier, dont les plus grands modèles sont exposés, en complément du MAM, au Centquatre. Mort en 1990, il ne sera pas parti sans avoir laissé son empreinte.

Jusqu’au 18 août, au MAM et 
au Centquatre. Catalogue aux Éditions Paris Musées. 320 pages, 34 euros



















La petite ville de Nègrepelisse, un centre consacré à la création actuelle.





L'art contemporain bat la campagne du Tarn-et-Garonne








La petite ville de Nègrepelisse inaugurera dans quelques mois un centre consacré à la création actuelle. Un défi pour cette cité de 5000 habitants.


 
Il faut d'abord rallier Montauban, puis emprunter la départementale qui relie la préfecture du Tarn-et-Garonneet conduit à Nègrepelisse, à 15 kilomètres de là. À l'entrée du village, un Abribus est recouvert d'inscriptions à la craie: jour de marché, tournoi de foot, annonce d'événements rythmant la vie du village y sont inscrits. Dans le centre du bourg, des cagettes de pommes ont été récupérées. Elles aussi peintes en noir, elles ont vocation à devenir la nouvelle signalétique événementielle de cette ville de 5000 habitants.
Imaginées par les designers de Civic City et leur président,Ruedi Baur, à l'origine de l'identité visuelle et signalétique du Centre Pompidou, ces signalisations ne sont que la première pierre d'une transformation de l'identité visuelle de la cité. «Mon utopie serait de supprimer l'affichage. On la remplacerait par de l'écrit», imagine le designer franco-suisse, qui trouve le milieu rural propice à ce type de réflexion. Jean Cambon, le maire de Nègrepelisse, professeur de philosophie à l'université du Mirail, à Toulouse, est à l'écoute.
Il a décidé de faire de sa commune une capitale culturelle dont «le champ d'exploration est l'alimentation et l'agriculture», dans le département qui est le plus gros producteur de pommes de l'Hexagone.
L'an prochain sera donc inauguré le Centre d'art et de design La Cuisine. Il prendra place sur les vestiges d'un château du XIIIe siècle. Avant même l'ouverture de La Cuisine, des aménagements ont été faits hors les murs, toujours dans un esprit de valoriser l'art culinaire. Afin que les habitants se réapproprient une île située sur la rivière Aveyron, le centre d'art a fait aménager par des artistes, des nappes de pique-nique au pied des arbres ou sur des pierres dans le cadre d'une opération baptisée «Chérie, j'ai oublié la nappe».
Plus récemment, c'est à la designer Matali Crasset que l'on a demandé de travailler à la conception d'un espace pour ruches dans le bois du village, encerclé par les pavillons. Pour que le projet fonctionne et soit accepté de la population, la designer s'est rapprochée d'une association d'apiculteurs locaux. «L'initiative a permis de créer vingt ruches en un an», se félicite Jean-Michel Place, l'un des 100 adhérents de l'association, qui sensibilise aujourd'hui les écoles à la fragilité des abeilles.

           «L'importance du faire ensemble»

«Je viens d'un petit village de 80 habitants, et je sais toute l'importance du faire ensemble, dit l'artiste originaire de Champagne-Ardenne. Ce qui compte ici, ce n'est pas le design, mais de créer un concept que chacun peut s'approprier.» À l'ouverture du Centre d'art, le miel sera ainsi partagé depuis un pot commun.
Ces initiatives artistiques laissent parfois quelque peu sceptique les habitants du cru. Au comptoir du Derby, le bar situé sur la place principale, on commente sobrement: «Ils font des trucs, c'est les artistes.» Il est vrai qu'il n'est pas facile de faire accepter l'art contemporain en milieu rural. Actuel conservateur du musée Carré d'art à Nîmes, Jean-Marc Prévost a pendant sept ans été le conservateur du Musée départemental d'art contemporain de Rochechouart (Haute-Vienne). «Il est très compliqué de faire vivre ce genre de lieux, avoue-t-il. Pour les vernissages, j'étais obligé d'organiser des bus depuis Limoges, située à 40 km, pour qu'il y ait du monde. S'il est vrai qu'on y fait un vrai travail avec les scolaires, pour y amener le grand public, c'est difficile, d'autant que dans une ville de 4000 ou 5000 habitants, peu de gens s'intéressent naturellement à l'art contemporain.»
À Nègrepelisse, Ce pari, dont le coût de construction s'élève à 3,6 millions d'euros, Jean Cambon, le maire, l'assume. «Si on ne prend pas de risques en tant qu'élu, on ne fait plus rien. Il ne s'agit pas que de culture, mais d'aménagement urbain et d'intégration sociale.» La Cuisine ouvrira ses portes en juin. Elle accueillera annuellement trois résidences d'artistes.






Robert Doisneau : Le photographe de Paris




Robert Doisneau de retour au berceau





Le photographe de Paris est exposé aux Halles, son quartier de prédilection.
Par, Eva Provence
Dans l'ancien marché des Halles, à Paris, rien n'arrête une faim de loup. Alors que deux jeunes femmes affamées déjeunent d'une part de quiche sur le pouce, un mur de rats morts suspendus se dresse derrière ­elles. Accrochée parmi d'autres clichés sur la place Carrée du Forum, la photographie Pause repas rue des Halles septembre 1971 deRobert Doisneau retrouve son caractère incongru et décalé.
Sorties du cadre muséal et de l'Hôtel de Ville, où avait eu lieu une exposition de Doisneau sur le même thème l'an passé, les 90 œuvres du photographe, dont celles inédites en couleur du chantier, retrouvent dans les allées du Forum, un peu de leur agitation d'origine. Au-dessus du fourmillement des longs couloirs, alimentés par les sorties du métro et duRER, pendent ainsi des gueules du populo et des scènes de genre pittoresques du vieux Paris:La Poissonnerie Lacroix rue Rambuteau janvier 1953, où la poissonnière joue avec une otarie, ou encore les deux Sauts du caniveau, exercice quotidien aussi habituel que périlleux.

             En symbiose avec le milieu

La disposition des œuvres entre la place Carrée, la rue du Cinéma, la Rotonde et les trois niveaux des palissades entourant la place Basse invite le spectateur à se replonger dans les changements qu'a connus le quartier. Lesphotographies affichées à l'actuel niveau -2, notamment celle des Spectateurs du trou des Halles, juillet 1974, insistent sur le vide béant et angoissant d'un chantier, entre la destruction du ventre de Paris, débutée en 1971, et la construction d'une nouvelle clé de voûte de la capitale, terminée, elle, en 1979.
Une vision qui anticipe aussi les présents bouleversements, dont les travaux, déjà commencés depuis 2002 par la Mairie de Paris, transforment le forum en une agora lumineuse agrémentée d'une abondante frondaison. Une exposition en symbiose avec les évolutions architecturales et fonctionnelles des Halles, où l'on rencontre une autre «curieuse humanité» grouillante, composée de «glaneurs et glaneuses» chers à la cinéaste Agnès Varda, de marchandes de jonquilles, de vendeurs de fruits et légumes, de bouchers… Bref, les habitués du cœur de Paname chez qui le photographe aurait pu trouver de merveilleux sujets, ces anges du bizarre qu'il aimait tant photographier.
Exposition gratuite au Forum des Halles, Paris Ier, jusqu'au 9 septembre






Le street Art londonien




Razzia sur le street art londonien



Banksy

Sur le mur, on peut lire désormais: «Banksy woz ere.» Traduction: «Banksy était ici.» Avec l'orthographe de la langue de la rue, l'inscription gravée dans le ciment reste le seul témoin de la présence fugitive de l'œuvre de street art découpée fin juillet d'un mur du quartier populaire de Tottenham, dans le nord de Londres. Le pochoir No Ball Games montrait deux enfants en train de jouer avec un écriteau interdisant les jeux de ballon. Il avait été apposé par l'artiste clandestin Banksy en septembre 2009 sur le pignon d'une petite épicerie. «C'était une très belle peinture, on l'aimait bien, et un matin, on s'est aperçu qu'elle avait disparu», raconte une commerçante voisine.
La société d'événementiel et de conciergerie de luxe Sincura Group, qui se targue de pouvoir «obtenir l'inaccessible» pour ses clients fortunés, a reconnu être derrière cette opération. Elle assure détenir l'œuvre «en gestion» pour la présenter lors d'une vente d'art en 2014, après l'avoir «sauvée et restaurée». Le dirigeant de la société, Tony Baxter, fait savoir par un communiqué que «le Sincura Group ne cautionne aucun acte de vandalisme ou autre activité illégale, mais, après avoir longuement vérifié la provenance et la propriété de l'œuvre, nous sommes certains qu'aucun acte répréhensible n'a été commis». Il dit avoir été missionné par un client, dont il ne dévoile pas l'identité, pour se procurer l'œuvre. Scotland Yard n'a pas vu de motif nécessitant l'ouverture d'une enquête.

            Vide juridique

Sincura n'en est pas à son coup d'essai. Elle a vendu en juin à un mystérieux ­acquéreur pour 750.000 livres (867.000 euros) une autre œuvre de Banksy, elle aussi prélevée sur le trottoir d'un quartier du nord de Londres en février, au grand dam des riverains et des collectivités locales.Slave Labour représentait un gamin agenouillé en train de coudre à la machine des drapeaux britanniques.
«Nous sommes très déçus qu'une œuvre d'art qui était devenue un symbole de notre quartier depuis son apparition ait été enlevée, réagit le conseiller chargé de la culture à la municipalité de Haringey, Alan Strickland. Nous essayons de contacter les propriétaires de l'immeuble pour en savoir plus sur la disparition du Banksy de Tottenham.»
Ces troublantes affaires ont été permises par la conjonction d'un vide juridique et d'un opportunisme mercantile, assortis d'une bonne dose d'hypocrisie. Les propriétaires d'un immeuble sont libres de faire ce qu'ils veulent de leurs murs, fussent-ils ornés d'une œuvre du plus célèbre tagueur anglais. Leslie Gilbert, riche inves­tisseur immobilier, propriétaire du bâtiment sur le flanc duquel avait été ôté Slave Labour en février, ne s'en était pas caché: «Nous sommes des businessmen et notre premier souci est de faire de ­l'argent.»

           Déclarations contradictoires

Sincura Group, après avoir évoqué une vente à Miami, avait de son côté prétendu espérer que l'œuvre pourrait intéresser un acquéreur britannique qui aurait pu «la rendre à la communauté» - un comble! -, ce qui n'est évidemment pas arrivé. Cette fois, la société argue de risques de dégradation de No Balls Game par d'autres tagueurs pour justifier son appropriation de la fresque. Et tente de faire avaler la pilule aux riverains en promettant de reverser les recettes de la vente à une organisation caritative locale.
«À qui appartient le street art? La question est complexe et sans réponse directe. Il y a le point de vue légal, le point de vue de la perception éthique, le point de vue opportuniste. Cela renvoie aussi à la question plus large de l'utilisation de l'espace public et de l'impact du graffiti et du street art sur le public», commente Cedar Lewisohn, lui-même graffiteur à Londres et auteur du livre Street ArtThe Graffiti Revolution (Merrell).
Banksy, lui, comme à son habitude, est resté muet sur l'événement. Caché par une capuche et la voix déguisée lors de ses rares apparitions, il a tenu dans le passé des déclarations contradictoires sur ces OPA sur son travail. Il a incriminé les «gestionnaires de hedge funds qui veulent découper les graffitis pour les accrocher au-dessus de leur cheminée».
Cela dit, sur son site Internet, ce chouchou des maisons d'enchères à la cote exponentielle ironise en citant Henri Matisse: «Embarrassé par les prix élevés atteints par mes toiles, je me suis vu condamné à ne devoir plus peindre que des chefs-d'œuvre.»

           À qui appartiennent les graffitis?

Banksy et ses pairs n'ont pas la loi de leur côté pour protéger ou revendiquer leur art. Dans le droit anglais et français, «le propriétaire du bâtiment sur lequel l'œuvre de street art a été créée est de facto le propriétaire du graffiti», explique Annabelle Gauberti, avocate associée, fondatrice de Crefovi, cabinet spécialisé dans les industries créatives. Il est en droit de l'enlever de son mur et son accord est nécessaire à qui voudrait y toucher.
Créer une œuvre sauvage dans la rue est pénalement répréhensible. En France comme en Angleterre, un graffiteur, ou un graffeur, est passible d'une amende (de 3700 euros si le délit est léger) voire d'une peine de prison. «C'est ce qui est arrivé à Miss.Tic, indique l'artiste de street art Ernest Pignon-Ernest, en parlant de sa consœur. Non seulement, elle a dû détruire ses graffitis mais, en plus, elle a écopé d'une amende.»
Pour éviter tout ennui de justice, Banksy, comme la plupart des artistes de street art, ne signe jamais ses œuvres. «Le risque pénal est trop gros pour qu'un graffiteur revendique ses droits d'auteur sur un graffiti, fait sur la voie publique, sans autorisation préalable, même en ayant un très bon avocat», précise Annabelle Gauberti. Voilà qui explique le silence de l'artiste anglais après que deux de ses œuvres - Slave Labour et No Ball Games - ont été découpées de leur mur et mises aux enchères. Pour vivre de leur art, les artistes de rue créent des œuvres «légales», exposées dans des musées ou dans des galeries, qu'ils peuvent vendre, ou acceptent des commandes artistiques.
Depuis 2008, l'organisme Pest Control authentifie les œuvres de Banksy, mais uniquement celles qui sont «légitimes, sans lien avec une activité illégale», précise l'avocate.
Ces découpes de graffitis sont-elles une menace pour le street art? «Si l'art urbain devient des pièces que l'on enlève à la rue pour les mettre dans son salon, alors cela n'a plus aucun sens. C'est la négation même de l'art, estime Ernest Pignon-Ernest. Ceux qui enlèvent les œuvres de leur mur sont stupides et cupides. On a volé le dernier dessin que j'ai collé dans Paris. J'ai alors prétendu que ce n'était plus mon œuvre, car le street art, c'est la conjoncture d'un lieu, d'une image et d'un univers. Le dessin isolé n'est rien.»




Quand les graffitis rhabillent le mobilier urbain


Gaël Coto


Depuis quelques années, les graffitis s'affranchissent des murs de la cité pour s'afficher en galeries. Le succès de deux expositions récentes - au Grand Palais et à la Fondation Cartier - a contribué à la reconnaissance du «street art» comme un art à part entière. Or, les fresques bombées sans autorisation sur les murs sont difficiles à déplacer. Les galeries n'exposaient donc que des graffitis réalisés sur toile, ce qui décevait un peu les amateurs.

Pour replacer le graffiti dans son contexte, Claude Kunetz, producteur de cinéma et créateur de la galerie ­Wallworks(Xe), a donc demandé à dix-neuf des meilleurs graffeurs et graffiteurs du moment (JonOne, Kongo, TiltLazoo, Scope…) de s'exprimer sur du mobilier urbain parisien. «Il m'a fallu six mois pour récupérer différentes pièces - plaques de station de métro, cabine téléphonique, panneaux de signalisation…- auprès de collectionneurs privés.» Car le but n'était pas de vandaliser du mobilier en service. «Certains artistes ont d'ailleurs mis du temps avant de s'attaquer au mobilier, note Claude Kunetz. Une boîte à lettres ou un feu de signalisation, c'est la provocation ultime. C'est nettement plus surveillé qu'un mur, et c'est aussi plus difficile à travailler que la surface plane d'un mur.» Quand on flâne au milieu des différentes pièces, accrochées non pas comme dans un musée mais comme dans la rue, force est de constater que les graffeurs ont surmonté l'interdit avec panache. On se prend même à rêver que La Poste, la Ville ou la RATP s'inspirent de l'exposition pour le prochain habillage de leur mobilier.











Choc à Dunkerque. La collection Pinault




Apocalypses grinçantes à Dunkerque








Sur le thème du chaos et de la mort, Jean-Jacques Aillagon confronte les trésors contemporains de la collection Pinault à des œuvres de maîtres anciens. Une carte blanche à la beauté terrible.




Choc à Dunkerque où Jean-Jacques Aillagon, l'ancien ministre de la Culture, met en regard des pièces emblématiques de la collection Pinault avec des œuvres empruntées aux musées environnants. Il a construit son parcours sur le thème de la souffrance et de la finitude. Soit dix sections sur la guerre, les catastrophes et autres apocalypses - violences, tortures, détresses, ravages, anéantissements - et enfin espérance, résistance et apaisement. Des rapprochements faits sourd sans cesse cette vérité que la mort a hanté, hante et hantera toujours l'homme.

Le premier effroi est dû à Maurizio Cattelan. L'Italien hyperréaliste a figuré Jean-Paul II terrassé par une météorite (2000). Sur le flanc, le pape agrippé à son crucifix comme à une bouée semble endurer le mal universel. Sa foi sera-t-elle la plus forte? La proximité de cette statue avec une série de photos de Claude Druelle montrant la chute de grues au-dessus des houillères du Nord semble signifier qu'aucun empire n'est éternel. Du même Cattelan, neuf gisants sont installés à même le béton brut du lieu. Depoland, un entrepôt des années 1950 aux briques blanc sale, courageusement transformé en un espace d'exposition éphémère sur 1000 mètres carrés, ajoute son âpreté. L'endroit n'a rien à voir avec les palais vénitiens, écrins désormais pérennes des acquisitions Pinault. Il ressemble au Tri postal, un autre bâtiment désaffecté mais situé à Lille, que le milliardaire avait investi en 2007 avec la même audace.

Aux neuf corps sous leur suaire de marbre de Carrare (2008), Aillagon en a ajouté un dixième: un transi encore plus glacial. Prêt du Musée d'Arras, ce magnifique squelette de marbre grouillant de vers a été sculpté par un anonyme au milieu du XVe siècle. Auparavant, une compression taxidermiste cubique d'Adel Abdessemed (2010) affirme déjà que les corps sans âme ne sont que matière. Formes vulgaires et malléables à loisir. Ce cube de charognes n'est qu'une nature morte de plus à proximité d'une peinture flamande de trophées de chasse et de photos de chevaux dans un bloc opératoire prises par Victor Boullet.
Saisie au moment de son déclenchement, une autre violence est livrée sans gants dans une vidéo de Bruce Nauman. Elle diffuse en boucle un inventaire de toutes les explosions nucléaires filmées jusqu'en 1976. Le sol vibre. Elle voisine avec une Lapidation de saint Étienne de Diego Polo, un baroque espagnol. Même stupeur, même tremblements.
Au centre du parcours en forme de dédale, Fucking Hell des frères Chapman irradie comme le neuvième et ultime cercle de l'enfer de Dante. Ces neuf dioramas renfermant 30.000 figurines s'activant dans des charniers insensés conversent avec les Désastres de la guerre, célèbre et terrible série d'eaux-fortes d'un Goya horrifié par la soldatesque napoléonienne. «À Dunkerque, j'aurais pu opter pour Bosch ou pour Jacques Callot», commente le commissaire. Vues de la loggia, les vitrines d'acier rouillé des Chapman dessinent une croix gammée. Cette horreur à échelle industrielle avait débuté en 1937. C'est d'ailleurs la date d'une trouvaille venue du Musée de Roubaix: Guernica, mère et enfant de Jean Lasne, artiste tué en 1940. 1937, c'est l'année du bombardement méthodique des Junkers de la Légion Condor. C'est aussi l'année de la réponse de Picasso. Le petit tableau de Lasne en est une curieuse variation.

           Le choix sonne juste

Choquant également ce mur de photos de nazis d'opérette, Dancing Nazis de Piotr Uklanski (2008), malheureusement présenté sans son dancefloor resté au Palazzo Grassi. On s'amuse, non sans une certaine honte, à identifier des acteurs ayant joué des SS dans des films d'après-guerre. Cette ironie acide semble contagieuse. Elle a atteint le Belge Leo Copers qui a installé une mitrailleuse devant des sacs de sable en satin chair (Sans titre, 1986, Frac Nord-Pas-de-Calais). Ou Life is Beautiful écrit à coups de couteaux plantés dans la toile par Farhad Moshiri (2009). Ou encoreBear and Rabbit on a Rockde Paul McCarthy (1992). Soit deux peluches géantes, un ours et un lapin, copulant joyeusement. Ici, comme dans le grand paravent chinois Stranger than Paradise(2011) de Yang Jiechang, l'accouplement impossible et la sexualité débridée sont les marques d'un paradis enfin atteint. Dans cet ailleurs, pas de différences, pas d'antagonismes…
Le choix de Dunkerque pour cette exposition sonne juste ; la ville ayant subi une dizaine de sièges au cours de son histoire et ayant été détruite lors de la Seconde Guerre mondiale. Dommage que la fin du parcours déçoive par des œuvres moins fortes mais l'évocation de la paix et de la joie de vivre retrouvée peut-elle être plus stimulante que les noirceurs si séduisantes qui précèdent? Car, en vérité, pour un artiste, qu'y a-t-il de plus vivant qu'une danse macabre? Et n'oublions pas qu'à l'origine «apocalypse» signifiait «révélation». René Char parlait de l'homme comme d'une «enclave d'inattendu». Ainsi en est-il de son art, contrairement à ses pulsions et à ses idéologies. En sortant du Depoland, on tombe sur un local syndical. L'entrée, décrépite, est surmontée de ce mot «L'Avenir». Une ultime installation? Un dernier sarcasme? Non, la dure et grinçante réalité. Tel est l'effet de l'art, de nous faire sentir le réel avec plus d'acuité.